Ces paquebots gigantesques qui redessinent la carte industrielle mondiale.
34,6 millions de passagers en 2024, la moitié de la population française ! La croisière a « le vent dans le dos » et dépasse désormais les niveaux d’avant crise du COVID.
Derrière cette croissance, on trouve une mécanique bien rodée et finalement assez simple : plus de navires, plus grands, plus rentables.
La flotte mondiale compte environ 515 navires en activité, pour une capacité globale proche de 700 000 lits et c’est loin d’être fini puisqu’entre 2024 et 2028, 56 nouveaux paquebots vont entrer en service.
Ajoutons que plus de 21 % des navires transportent désormais plus de 3 000 passagers. Autrement dit, le gigantisme n’est plus une exception. C’est devenu la norme.
Cela tombe bien, les Chantiers de l’Atlantique de Saint-Nazaire font partie des rares lieux au monde capables de les produire !
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Une industrie du paquebot de croisière en pleine accélération… malgré les vents contraires
Le gigantisme, ou comment rentabiliser une ville flottante
Un paquebot moderne, ce n’est pas un bateau. C’est une ville compacte, posée sur l’eau. Restaurants, théâtres, parcs aquatiques, quartiers thématiques… tout est conçu pour retenir le passager à bord et maximiser chaque mètre carré.

L’Icon of the Seas lors de son premier essai en mer.
Un navire comme l’Icon of the Seas dépasse 250 000 tonnes de jauge brute (25 fois la tour Eiffel tout de même) et s’étend sur 365 mètres de long. À bord, plusieurs milliers de passagers, servis par un équipage qui dépasse parfois les 2 000 personnes.
Pourquoi aller aussi loin ? Parce que l’équation économique est implacable :
- plus de passagers = plus de revenus par voyage
- des coûts fixes dilués sur un plus grand nombre
- une expérience différenciante difficile à copier
Le paquebot devient alors un produit à part entière, presque une destination en soi.
Un top 10 mondial dominé par The Royal Caribbean
| Rang | Navire | Compagnie | Tonnage (GT) | Longueur (m) |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Icon of the Seas | Royal Caribbean | 250 800 | 365 |
| 2 | Star of the Seas | Royal Caribbean | 250 800 | 365 |
| 3 | Wonder of the Seas | Royal Caribbean | 236 900 | 362 |
| 4 | Utopia of the Seas | Royal Caribbean | 236 000 | 362 |
| 5 | Symphony of the Seas | Royal Caribbean | 228 000 | 362 |
| 6 | Harmony of the Seas | Royal Caribbean | 226 900 | 362 |
| 7 | Oasis of the Seas | Royal Caribbean | 226 800 | 360 |
| 8 | Allure of the Seas | Royal Caribbean | 225 000 | 360 |
| 9 | MSC World Europa | MSC Croisières | 215 800 | 333 |
| 10 | MSC World America | MSC Croisières | 215 800 | 333 |
Huit navires sur dix appartiennent à The Royal Caribbean . Ce n’est plus une domination, c’est un empire qui écrase tout sur son passage.
Fondée en 1968, basée à Miami, la compagnie exploite aujourd’hui 26 navires dont les noms se terminent tous par « of the Seas ». Sa flotte raconte à elle seule l’histoire du gigantisme moderne : du Grandeur of the Seas, lancé en 1996 avec environ 73 800 GT et 279 mètres de long, jusqu’à l’Icon of the Seas, entré en service en 2024 avec près de 250 800 GT et 365 mètres. En moins de trente ans, le navire-amiral de Royal Caribbean a donc plus que triplé en tonnage. Le carnet de commandes prolonge cette fuite en avant : Legend of the Seas est attendu en 2026, Hero of the Seas en 2027, ainsi qu’un cinquième Icon dont le nom n’est pas encore connu en 2028.
Derrière, MSC Croisières tente de suivre, avec des navires légèrement plus petits mais technologiquement très avancés.
Encore deux paquebots commandés en Finlande
Royal Caribbean vient ailleurs de confirmer la commande de deux nouveaux paquebots de classe Icon auprès de Meyer Turku, avec des livraisons prévues en 2029 et 2030. L’accord-cadre garantit en outre à Royal Caribbean des créneaux de production… jusqu’en 2036. Autrement dit, la compagnie ne se contente pas d’agrandir sa flotte, elle réserve dès aujourd’hui les capacités industrielles les plus rares au monde.
Le programme Icon devient ainsi la colonne vertébrale de sa stratégie, avec déjà plusieurs unités en service ou en construction (Icon, Star, Legend, Hero…), chacune représentant l’un des projets industriels les plus massifs d’Europe. Pour le chantier finlandais, c’est tout sauf anecdotique : environ 13 000 emplois dépendent directement ou indirectement de cette activité, pour plus d’1 milliard d’euros injecté chaque année dans l’économie locale.
Le vrai verrou : les chantiers navals européens
La production mondiale de ces « géants des mers » est concentrée entre trois grands acteurs qui assurent à eux seuls près de 90 % des paquebots construits.
Construire un navire de 200 000 tonnes, c’est mobiliser des milliers d’ingénieurs, des chaînes logistiques ultra-complexes et des infrastructures rares et seuls quelques chantiers en Europe maîtrisent réellement cette équation, avec des cadences limitées qui expliquent pourquoi les commandes se planifient parfois sur plus de dix ans.
| Groupe / chantier | Pays | Spécialités et capacités | Cadence estimée |
|---|---|---|---|
| Fincantieri | Italie | Réseau de 13 chantiers, forte capacité de production diversifiée : croisière, naval militaire, offshore. | 3 à 4 navires/an |
| Chantiers de l’Atlantique | France Saint-Nazaire |
Site spécialisé dans les très grands paquebots et les projets industriels hors norme. | 2 à 3 navires/an |
| Meyer Werft / Meyer Turku | Allemagne / Finlande | Navires de très grande taille, technologies GNL, forte spécialisation dans la croisière. | 2 à 3 navires/an |
Quand une compagnie comme Royal Caribbean commande plusieurs navires d’un coup, elle ne fait pas qu’agrandir sa flotte. Elle bloque littéralement la capacité de production mondiale !
Les Chantiers de l’Atlantique en effervescence
Les Chantiers de l’Atlantique bénéficient aussi de cet engouement autour des croisières et disposent aujourd’hui d’un carnet de commandes rempli bien au-delà de 2030. Dans les cales, plusieurs programmes majeurs s’enchaînent : quatre paquebots de la série World Class pour MSC Croisières entre 2029 et 2031, deux navires de classe Discovery pour Royal Caribbean jusqu’en 2032, mais aussi quatre bâtiments ravitailleurs pour la Marine nationale d’ici 2029. En parallèle, le chantier travaille déjà sur la phase de conception du futur porte-avions de nouvelle génération (PANG).
Une équation environnementale de plus en plus difficile à tenir
Derrière les piscines à débordement et les ponts illuminés, la réalité de l’impact écologique est beaucoup moins glamour. Rien qu’en Europe, 214 navires de croisière ont émis environ 7,4 millions de tonnes de COâ‚‚ en 2023.
Certains géants dépassent 95 000 tonnes de CO₂ par an, soit l’équivalent des émissions d’une ville de 20 000 habitants. Rapporté au passager, le bilan est catastrophique avec environ 390 grammes de CO₂ par kilomètre, bien au-delà de nombreux vols commerciaux. Le problème ne s’arrête pas au climat. À quai, un seul navire peut rejeter en une heure autant de polluants atmosphériques que 30 000 voitures en circulation. Et côté déchets, l’ordre de grandeur est tout aussi parlant : pour un paquebot de 4 300 passagers, on parle de 1,9 million de litres d’eaux usées par jour et près de 19 tonnes de déchets solides. Face à cette pression, les armateurs accélèrent sur le GNL, l’électrification à quai et les carburants alternatifs.
Pourtant, même ces solutions ont leurs limites, notamment les fuites de méthane, dont le pouvoir réchauffant est 80 fois supérieur à celui du CO₂. L’industrie vise désormais le zéro émission nette à l’horizon 2050, mais une question reste en suspens : peut-on vraiment concilier des navires toujours plus gigantesques… avec une réduction réelle de leur empreinte environnementale ?
Sources :
- DIRM Méditerranée
Suivi de l’activité de la croisière en 2024
https://www.dirm.mediterranee.developpement-durable.gouv.fr/suivi-de-l-activite-de-la-croisiere-en-2024-a3166.html - Transport & Environment, Les plus gros bateaux de croisière ont doublé de taille depuis 2000 (8 août 2024)
https://www.transportenvironment.org/te-france/articles/les-plus-gros-bateaux-de-croisiere-ont-double-de-taille-depuis-2000 - Southampton Cruise Centre, Top 10 biggest cruise ships for 2026 (8 octobre 2025)
https://www.southamptoncruisecentre.com/blog/top-10-biggest-cruise-ships-for-2026/ - Géoconfluences, Croisières, tourisme de croisière (octobre 2025)
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/croisieres-croisieristes - Ouest-France, Encore et toujours plus de croisières dans le monde (21 mai 2025)
https://partir.ouest-france.fr/magazine/encore-et-toujours-plus-de-croisieres-et-de-croisieristes-partout-dans-le-monde/
Image de mise en avant :
Vue aérienne des Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire, l’un des plus grands sites mondiaux de construction navale civile.
On y distingue notamment le paquebot MSC Bellissima en cours d’assemblage dans la forme C, illustration concrète du savoir-faire industriel français dans les méga-navires de croisière.
Ce chantier emblématique joue un rôle clé dans l’industrie maritime européenne, avec des infrastructures capables d’accueillir certains des plus grands navires jamais construits.
Crédit : Jibi44 (16 septembre 2018, œuvre personnelle)




