Cette entreprise américaine va tenter un pari industriel à quatre milliards d’euros que ni Airbus ni Boeing n’ont encore osé avec son Z4 : un avion à voilure intégrale

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Greensboro, en Caroline du Nord, vient de décrocher 4,7 milliards de dollars d’investissement industriel.

Greensboro, en Caroline du Nord, vient de décrocher 4,7 milliards de dollars (environ 4 milliards d’euros) d’investissement industriel. 14 500 emplois promis : aucune entreprise n’avait jamais signé un tel engagement avec l’État. Le tout pour fabriquer un avion qui ressemble plus à une raie manta géante qu’au tube ailé qu’on prend chaque été pour partir en vacances. Bienvenue dans le pari JetZero.

L’annonce date du 12 juin 2025, et la pose de la première pierre est prévue en juin 2026, presque pile un an plus tard. L’usine devra ensuite monter en cadence d’ici le début des années 2030. Une startup californienne fondée en 2020 va construire la première grande usine d’assemblage d’avions commerciaux bâtie aux États-Unis depuis une génération. Le tout pour fabriquer un avion à voilure intégrale, un concept que les ingénieurs aérospatiaux étudient depuis cinquante ans sans jamais oser le porter sur une ligne commerciale !

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L’avion qui n’a pas de fuselage (ou presque)

Le Z4 ressemble, pour les connaisseurs, au bombardier furtif B-2 Spirit de l’US Air Force. C’est ce que nos amis anglosaxons appellent un blended-wing body (BWB), littéralement « corps à ailes fusionnées ».

Sur un avion classique, seules les ailes génèrent de la portance. Le fuselage, lui, ne fait que créer de la traînée. Sur un BWB, toute la surface génère de la portance avec pour effet moins de traînée, moins de poussée nécessaire pour avancer, donc moins de carburant consommé. JetZero annonce ainsi 50 % d’efficacité énergétique en plus par rapport aux avions commerciaux actuels. Si le chiffre tient en vol réel, ce sera une rupture industrielle majeure.

Les passagers y gagneraient aussi en confort. La cabine large permet des configurations sans siège du milieu, des espaces famille, et une perception de l’espace radicalement différente d’un long couloir aligné. Le Z4 pourrait transporter 230 à 250 passagers sur 9 260 kilomètres, ce qui couvre la totalité des liaisons transatlantiques et la plupart des transpacifiques.

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Pourquoi des géants comme Boeing ou Airbus n’ont pas osé

Les avionneurs majeurs étudient le BWB depuis les années 1970. Boeing a même fait voler des démonstrateurs réduits avec la NASA, le X-48B et le X-48C, dès les années 2000. Pourtant aucun programme commercial n’a abouti. Trois raisons à ce blocage :

  • D’abord, la certification est un casse-tête. Toute la réglementation aérienne mondiale a été conçue pour des avions classiques. Évacuation d’urgence, pressurisation, comportement en cas de panne : tout doit être réinventé.
  • Ensuite, les aéroports ne sont pas prêts. Un BWB est plus large qu’un avion classique pour une capacité équivalente, ce qui complique le stationnement, le roulage, et les portes d’embarquement.
  • Enfin, et c’est sans doute le plus déterminant, les avionneurs établis ont des chaînes de production qui rapportent des milliards. Pour Boeing et Airbus, lancer un BWB signifierait à la fois cannibaliser leur propre catalogue et investir 20 à 30 milliards de dollars sur une décennie. Risque industriel énorme, retour incertain.

JetZero, elle, n’a rien à cannibaliser. C’est précisément ce qui lui permet d’oser ce que les géants ne font pas.

Une usine pensée pour l’IA

Le site de Greensboro va s’installer sur les terrains du Piedmont Triad International Airport, choisi notamment parce qu’il dispose d’une piste de plus de 3 000 mètres , nécessaire aux essais d’avions de cette taille. L’emprise au sol prévue dépasse les 240 hectares et l’usine vise une surface bâtie d’environ 280 000 mètres carrés. JetZero promet une « usine du futur, entièrement numérique et pilotée par l’IA », capable de monter en cadence plus vite que les usines historiques de Boeing ou Airbus.

L’objectif est ambitieux : 20 avions par mois d’ici la fin des années 2030. À titre de comparaison, Boeing produit aujourd’hui environ 38 B737 MAX par mois à Renton, et Airbus environ 60 A320 par mois sur l’ensemble de ses lignes mondiales. Atteindre 20 BWB mensuels signifierait que JetZero serait devenu un acteur sérieux du marché du long-courrier en moins de quinze ans.

La société transfère par ailleurs son siège social de Long Beach (Californie) à Greensboro. Le centre de gravité de l’entreprise bascule sur la côte est, dans une région en train de devenir un véritable cluster aéronautique : Boom Supersonic, Honda Aircraft et la société de maintenance Haeco Americas y sont déjà installés.

Le Piedmont Triad International Airport, longtemps considéré comme un petit aéroport régional discret, devrait voir son destin basculer.

À noter que l’État de Caroline du Nord ne payera pas en une fois. Les 1,1 à 1,5 milliard d’aides seront conditionnés au respect des objectifs de création d’emplois, mesurés année par année.

L’arrivée de la nouvelle usine de Greensboro près du Piedmont Triad International Airport pourrait bien transformer ce discret aéroport régional de Caroline du Nord en futur hub américain. Crédit : NS777 – Wikimedia Commons
L’arrivée de la nouvelle usine de Greensboro près du Piedmont Triad International Airport pourrait bien transformer ce discret aéroport régional de Caroline du Nord en futur hub américain.
Crédit : NS777 – Wikimedia Commons

Pourquoi c’est le bon moment pour se lancer ?

Trois facteurs convergent. D’abord, la pression climatique sur l’aviation civile est devenue insoutenable. Le secteur aérien représente environ 2,5 % des émissions mondiales de CO2, et les objectifs net-zéro 2050 imposent une rupture technologique. Optimiser les moteurs ne suffit plus. Il faut repenser l’avion lui-même.

Ensuite, l’US Air Force pousse derrière. L’armée américaine a versé 235 millions de dollars pour financer le démonstrateur de JetZero.

En effet, un BWB ferait un excellent ravitailleur ou un excellent avion de transport militaire : plus grande capacité interne pour un même encombrement, meilleur rendement énergétique sur les longues missions stratégiques. Le programme civil et le programme militaire avancent main dans la main, à la façon de ce qui s’est fait avec le Boeing 707 et le KC-135 dans les années 1950.

Enfin, le carnet de partenariats de JetZero est impressionnant pour une startup. NASA pour la recherche fondamentale, Siemens pour l’usine numérique, RTX Corporation et BAE Systems comme équipementiers, United Airlines, Alaska Airlines et Delta comme premiers clients potentiels. C’est la signature d’un projet pris au sérieux par l’industrie.

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Le piège des promesses

Reste à délivrer. L’histoire de l’aéronautique est tapissée de projets prometteurs qui n’ont jamais volé commercialement. Pour ne citer que les exemples récents : Aerion Supersonic et son AS2 supersonique, lancé avec Boeing en 2017 puis abandonné en 2021. Exosonic, fermé en 2024 faute de financement. Reaction Engines au Royaume-Uni, faillite la même année. Construire un avion de ligne demande dix à quinze ans de développement, des certifications interminables, et des poches sans fond.

JetZero a aujourd’hui les poches qu’il faut. La société a levé près de 290 millions de dollars en fonds privés, plus le financement militaire, plus les incitations publiques. C’est confortable pour démarrer, ce n’est pas suffisant pour atteindre la production de série. La prochaine levée, probablement à plusieurs milliards, sera celle qui décidera de tout.

Si Greensboro réussit son pari, l’aviation commerciale connaîtra dans les années 2030 sa première rupture de configuration depuis l’arrivée du jet en 1958.

Si elle échoue, ce sera une parcelle de terrain ultra-équipée au milieu de la Caroline du Nord, et 4,7 milliards de dollars qui auront servi à fabriquer un rêve.

Résumé sur le projet d’usine de Greensboro :Résumé sur le projet d'usine de Greensboro

Sources :

  • NC Commerce, Governor Stein Announces JetZero Selects North Carolina for $4 Billion Airplane Manufacturing Hub, Creating 14,500 Jobs in Guilford County in Largest Job Commitment in State History (12 juin 2025)
    https://www.commerce.nc.gov/news/press-releases/2025/06/12/governor-stein-announces-jetzero-selects-north-carolina-4-billion-airplane-manufacturing-hub Communiqué officiel du bureau du Gouverneur de Caroline du Nord détaillant le montant de l’investissement, les emplois prévus et les partenariats industriels.
  • Air & Space Forces Magazine, JetZero to Build Blended Wing-Body Aircraft in North Carolina (13 juin 2025)
    https://www.airandspaceforces.com/jetzero-to-build-blended-wing-body-aircraft-in-north-carolina /
    Article détaillant les caractéristiques techniques du Z4, le financement de 235 M$ de l’Air Force pour le démonstrateur, et les ambitions militaires du programme.
  • Business North Carolina, JetZero to break ground in Greensboro in June with a sky-high goal (24 février 2026)
    https://businessnc.com/jetzero-to-break-ground-in-greensboro-in-june-with-a-sky-high-goal /
    Mise à jour récente sur le calendrier réel du chantier, l’état des recrutements et l’écosystème aéronautique de Greensboro (Boom Supersonic, Honda Aircraft, Haeco Americas).
  • WRAL, JetZero to hire 14,500 in North Carolina at new $4.7 billion factory (13 juin 2025)
    https://www.wral.com/story/jetzero-to-hire-14-500-in-north-carolina-at-new-4-7-billion-factory/22047806/
    Analyse locale soulignant les performances visées et les garde-fous mis en place par l’État dans le versement des aides.

 

 

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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