La Russie creuse son avance dans la course énergétique dans l’Arctique.
Le 28 mai 2026, Rosatom a annoncé l’achèvement du tout premier réacteur RITM-200C destiné à sa nouvelle flotte de centrales nucléaires flottantes.
Le programme entre officiellement en phase de production en série et aucun autre pays ne peut se vanter de faire aussi bien. La Russie était d’ailleurs déjà avant ça le seul État disposant d’une centrale nucléaire flottante en exploitation commerciale, l’Akademik Lomonosov, amarrée à Pevek en Tchoukotka depuis 2020.
Six ans plus tard, Rosatom passe à la cadence industrielle, avec une première destination déjà calée : alimenter une gigantesque mine de cuivre arctique.
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Le premier réacteur d’une flotte qui démarre
La division Machine Building de Rosatom, à travers son usine ZiO-Podolsk, vient d’achever la fabrication d’un réacteur nucléaire RITM-200C de 58 MW électriques. C’est le premier des deux qui équiperont la première unité flottante du programme, baptisée FPU-106 (pour Floating Power Unit, 2 fois 58 MWe pour 106 MWe au total).

La nouveauté ici, c’est l’industrialisation. Jusqu’ici, Rosatom avait livré une seule barge nucléaire à vraie échelle commerciale (l’Akademik Lomonosov donc) et expérimentait. Le passage à la production en série signifie que les futures unités seront livrées sur des cadences industrielles avec des coûts marginaux qui promettent de dégringoler. C’est exactement la logique qui fait toute la promesse des petits réacteurs modulaires (SMR) : usine, série, transport, branchement.
Citation à valeur de manifeste signée Alexey Likhachev, directeur général de Rosatom :
« Aujourd’hui, la Russie est le seul pays au monde à exploiter une centrale nucléaire flottante, et nous avons l’intention de maintenir notre leadership dans le développement des technologies à petite échelle. »
Difficile d’être plus clair !
Du brise-glace au cluster minier : le RITM-200 a une histoire
À l’origine, cette famille de réacteurs a été créée pour équiper les brise-glaces nucléaires russes du projet 22220, comme l’Arktika entré en service en octobre 2020, suivi par le Sibir, l’Oural, le Yakoutia et le Tchoukotka. Ces géants des mers polaires sont les seuls navires au monde capables d’ouvrir une route dans des glaces de 3 mètres d’épaisseur, et la Russie en possède la plus grande flotte mondiale.
Tout le projet de FTU part de là puisque plutôt que de réinventer un réacteur civil en partant de zéro, les ingénieurs de Rosatom se sont dits que prendre cette technologie déjà éprouvée sur l’eau salée, à des températures de -50 °C, dans des conditions de roulis et de tangage extrêmes, ferait probablement l’affaire !
Le RITM-200 d’origine s’est ensuite décliné en plusieurs versions selon les usages : RITM-200N pour les petites centrales terrestres en Yakoutie, RITM-200M plus puissant, et enfin RITM-200C spécialement adapté aux centrales flottantes des prochaines générations.
Rosatom veut ainsi transformer l’héritage militaire et naval de l’URSS en un produit civil exportable. Comme la marine russe a accumulé des décennies de retour d’expérience sur les réacteurs embarqués (on parle de l’équivalent de 800 années-réacteurs cumulées en navigation !!!), personne ne peut douter de leur fiabilité.
Pourquoi une mine de cuivre arctique a besoin d’une centrale nucléaire flottante
L’autre intérêt de cette annonce, c’est qu’on connaît déjà la destination de la première FPU-106. Direction la Tchoukotka, dans le nord-est extrême de la Sibérie, au-dessus du cercle polaire. Plus précisément, le cap Nagleynyn dans la baie de Tchaoun, près de la ville de Pevek. À l’arrivée, le courant sera acheminé par une ligne de 110 kV jusqu’à la mine de Baimskaya, située à plus de 400 km de là, près de la commune de Bilibino.
La mine de Baimskaya est l’un des plus grands gisements de cuivre encore inexploités de la planète. Découvert en 1972 sous le nom de gisement de Peschanka, il contient 9,9 millions de tonnes de cuivre et 16,6 millions d’onces d’or (environ 516 tonnes). Sa mise en exploitation est portée par GDK Baimskaya, filiale du géant minier KAZ Minerals, avec un budget total estimé entre 8,5 et 10 milliards de dollars. La cadence prévue est colossale : 70 millions de tonnes de minerai traitées par an ! Le chantier va devenir l’une des plus grandes mines à ciel ouvert de la planète.
La mine est située dans une zone si reculée, si glaciale et si dépourvue d’infrastructures qu’aucun raccordement à un réseau électrique classique n’est envisageable. Construire une centrale nucléaire terrestre sur le permafrost (sol gelé en permanence) est devenu très risqué avec le réchauffement climatique : le sol fond de plus en plus tôt dans l’année et les fondations bougeraient, ce qui fragiliserait la structure. La solution flottante évite tout cela. La barge arrive remorquée, on l’amarre solidement, on branche les câbles, et hop, courant pour 40 ans ! À la fin de la vie de la mine, on remorque la barge ailleurs ou on la ramène en chantier naval pour un démantèlement contrôlé. Pas de béton coulé en zone fragile, pas de déchet nucléaire abandonné en pleine toundra (ce qui, on peut vous l’assurer, est inhabituel pour un projet russe).
Au total, Rosatom prévoit quatre unités flottantes pour Baimskaya (trois en service permanent et une en réserve pour les rotations de maintenance et de rechargement). Première mise en service : 2028.

Une longueur d’avance industrielle quasi insolente
La Russie est, de loin, la nation la plus en avance sur le sujet des FPU comme le prouve le tableau ci-dessous de l’état d’avancement des projets de centrale par pays.
| Pays | Acteur principal | Projet | Statut en 2026 |
|---|---|---|---|
| Russie | Rosatom | Akademik Lomonosov (70 MWe) | En service depuis 2020, >1,2 milliard de kWh produits |
| Russie | Rosatom | FPU-106 pour Baimskaya | Premier réacteur achevé en mai 2026, mise en service 2028 |
| Royaume-Uni / USA | Core Power + Westinghouse | FNPP avec microréacteur eVinci (5 MWe) | Design en cours, accord novembre 2024 |
| USA | Core Power + Glosten | Centrale pour ports américains (175 GWh/an) | Conception |
| Canada / USA | NuScale + Prodigy | SMR flottant nord-américain | Concept |
| Corée du Sud / Danemark | Samsung Heavy Industries + Seaborg | Barge à sels fondus (jusqu’à 800 MWe) | Conceptuel |
| USA | MIT (Buongiorno, Golay) | OFNP avec AP1000 (300 et 1 100 MWe) | Académique, étude DOE financée depuis 2022 |
| Chine | CNNC, CGN | ACPR50S et autres | En développement |
Hors Russie, la plupart sont encore en effet au rang de concept.
L’offensive commerciale russe vers l’Afrique et au-delà
Voilà le vrai sujet géopolitique. La FPU-106 destinée à Baimskaya est calibrée pour le marché intérieur, avec un rechargement tous les 5 à 7 ans et une durée de vie de 40 ans. Mais Rosatom développe en parallèle une version export aux caractéristiques bien plus généreuses : 100 MWe, 10 ans entre rechargements, 60 ans de durée de vie. Il s’agit d’un produit pensé pour des clients étrangers qui veulent du courant et de la chaleur sans avoir à se former à la maintenance lourde.
Les marchés visés sont déjà identifiés. Rosatom a publié plusieurs fois son intérêt pour l’Afrique : pays côtiers (Égypte, Algérie, Afrique du Sud, Nigeria, Tanzanie) qui combinent forte croissance démographique, dépendance énergétique et besoins massifs en dessalement d’eau de mer. Le Moyen-Orient (Arabie saoudite, Qatar, EAU) est aussi dans le viseur, pour les mêmes raisons. Et l’Asie du Sud-Est (Indonésie, Philippines, Malaisie) figure parmi les destinations naturelles, en raison de sa géographie d’archipels et de sa vulnérabilité sismique qui rend les centrales terrestres délicates.
Ironie de l’histoire : alors que l’Occident sanctionne l’industrie russe depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, le nucléaire reste largement épargné, parce que les Européens et les Américains dépendent encore eux-mêmes de Rosatom pour leur uranium enrichi (même si de nombreux efforts ont été faits pour tenter de sortir de cette dépendance). Pendant ce temps, Moscou continue de tisser sa toile énergétique dans les pays du Sud. Chaque barge livrée, c’est un contrat de service à 60 ans, un client captif pour le combustible, et une dépendance technologique russe inscrite dans le paysage local pour deux générations.
L’Europe et les États-Unis l’ont bien compris. Le partenariat Core Power + Westinghouse autour du microréacteur eVinci, l’alliance Samsung + Seaborg sur les sels fondus, les concepts MIT à 1 100 MWe : tout cela vise à rattraper le retard. Mais entre un design sur PowerPoint et une coque de 19 000 tonnes équipée prête à appareiller, il y a une marge industrielle considérable. Et Rosatom la mesure très bien.
Tant que la Russie sera la seule à livrer des barges nucléaires clés en main, elle gardera un atout stratégique dont aucune sanction ne pourra véritablement la priver.
Sources :
- Rosatom, Rosatom’s mechanical engineers made first RITM-200 reactor unit (mai 2026)
https://www.rosatom.ru/en/press-centre/news/rosatom-s-mechanical-engineers-made-first-ritm-200-reactor-unit-for-leningrad-nuclear-icebreaker/?sphrase_id=7721309
Communiqué officiel de Rosatom sur la sortie d’usine du premier réacteur RITM-200C pour la flotte FPU. - World Nuclear News, Russia commits to further floating NPPs (juillet 2021) https://www.world-nuclear-news.org/Articles/Russia-commits-to-further-floating-nuclear-power-p
Détails de l’accord Rosatom / KAZ Minerals pour alimenter Baimskaya, infrastructure de Cape Nagleynyn et calendrier. - NS Energy Business, Baimskaya Copper Project, Bilibinskiy, Chukotka, Russia https://www.nsenergybusiness.com/projects/baimskaya-copper-project/
Fiche complète du gisement Peschanka (réserves, investissement, opérateur GDK Baimskaya). - Mining Technology, Floating nuclear power plant to provide energy for Russian mining (juin 2024)
https://www.mining-technology.com/news/russia-to-install-another-floating-nuclear-power-plant-2/
Calendrier des quatre FPU prévues pour Baimskaya et architecture des connexions électriques.
Image de mise en avant : Réacteur RITM-200 – crédit : Rosatom




