Voyage au cœur d’une Europe de l’énergie qui tourne casaque sur le nucléaire.
Trente-six ans après avoir débranché ses dernières centrales, l’Italie remet une pièce dans la machine. Le 14 mai 2026, Giorgia Meloni a annoncé devant le Sénat italien qu’une loi d’habilitation sur le retour du nucléaire serait votée avant l’été. Une rupture historique pour un pays qui avait dit non par référendum… deux fois.
L’événement n’est pas isolé. Partout en Europe, le décor change. La guerre en Ukraine, la crise du gaz, la facture d’électricité qui explose, l’industrie qui flanche : depuis quatre ans, beaucoup de tabous ont sauté.
Hier encore frileuse sur le sujet, la Commission européenne chiffre désormais à 241 milliards d’euros les besoins d’investissement nucléaire de l’Union d’ici 2050.
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L’Italie veut rallumer ses centrales nucléaires
Le retour de l’enfant prodigue
Dans les années 1960, l’Italie avait quatre centrales en service, des ingénieurs réputés, et même de grandes ambitions pour son avenir énergétique… puis vint Tchernobyl. En 1987, un an après la catastrophe, les Italiens ont voté la sortie du nucléaire. Trois ans plus tard, en 1990, les deux dernières centrales encore en service, Caorso et Trino Vercellese, ont fermé leurs portes.
L’histoire avait failli reprendre vingt ans plus tard, en 2010, quand Silvio Berlusconi a relancé discrètement un programme. Manque de chance, six mois plus tard, Fukushima est tombée. Le 12 juin 2011, un nouveau référendum a entériné à 94 % la sortie « définitive » du nucléaire.
S’il y a bien une chose dont on peut être sûr, c’est que le mot « définitif » en politique n’existe pas. Depuis 2011, la crise énergétique de 2022 est passée par là et a envoyé l’Italie au tapis.
La facture électrique italienne est devenue l’une des plus chères d’Europe, l’industrie hurle, l’opinion bouge. En 2021, un tiers des Italiens commençaient déjà à se dire qu’on pourrait peut-être revoir la position du pays sur le nucléaire. Depuis, tout semble s’accélérer.
En mai 2023, le Parlement a voté une motion en faveur du retour. En octobre 2025, le Conseil des ministres a adopté une loi-cadre. Et ce 14 mai 2026, Meloni a dévoilé son calendrier : adoption avant l’été, décrets d’application dans les 12 mois.
Le pays doit tout reconstruire. Y compris son autorité de sûreté, dissoute depuis 1990. Avant le premier béton coulé, il va se passer une dizaine d’années et le paysage nucléaire italien se construira probablement davantage avec des SMR (petits réacteurs modulaires) qu’avec des grands EPR. La start-up franco-italienne newcleo, fondée par l’Italien Stefano Buono, se frotte déjà les mains.
Allemagne : le grand remords
De l’autre côté du spectre européen, on trouve l’Allemagne qui semble tenir ferme sur ses positions. En mars 2011, peu après Fukushima, Angela Merkel a décidé d’un coup de claquer la porte du nucléaire. Huit réacteurs ont été arrêtés du jour au lendemain et les autres condamnés à plus ou moins long terme. Le 15 avril 2023, les trois derniers (Isar 2, Emsland, Neckarwestheim 2) ont été définitivement débranchés, mettant fin à soixante ans d’électricité nucléaire allemande.
Le bilan, trois ans plus tard, fait mal. L’Allemagne paie l’électricité la plus chère de toute l’Union européenne pour ses ménages, son industrie part dans le rouge, et les émissions de CO₂ baissent à peine malgré tous les milliards engloutis dans la transition (le charbon n’étant pas réputé pour être la « meilleure » solution en la matière). En janvier 2026, le nouveau chancelier Friedrich Merz a lâché le morceau : la sortie du nucléaire était « une grave erreur stratégique ». Deux mois plus tard, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne et ex-ministre du gouvernement Merkel, a elle-même parlé d’une « erreur de tourner le dos à une énergie fiable et bas carbone ». Un beau mea culpa…
Sauf que le retour n’est pas pour demain. Les centrales sont en cours de démantèlement, les ingénieurs partent à la retraite, et même Merz reconnaît que la décision est « irréversible ». L’Allemagne mise désormais sur les SMR du futur.
Quitte à les acheter à ses voisins. Pour un pays qui s’enorgueillissait de son leadership industriel, l’humiliation est totale.
Pendant ce temps-là, la France repart à l’attaque
La France est et reste la reine du nucléaire européen (et même sur le podium mondial derrière les États-Unis et la Chine). À elle seule, elle fournit 58 % de l’électricité nucléaire de toute l’Union. Ses 56 réacteurs continuent à tourner, Flamanville 3 a enfin été couplé au réseau en décembre 2024, et les premiers EPR2 sortent de terre à Penly depuis mars 2026. Six nouveaux EPR2 sont en commande ferme, huit autres sont à l’étude.
Elle est en outre l’un des rares pays au monde à maîtriser l’intégralité de la chaîne de valeur autour du nucléaire, du combustible (Orano) au réacteur (Framatome / EDF).
La vraie nouveauté dans l’Hexagone ces dernières années est venue du retour d’Arabelle Solutions dans le giron d’EDF (après avoir été vendue « bêtement » dix ans auparavant), et de l’émergence d’une nuée de start-ups françaises qui développent des SMR de nouvelle génération : Nuward (EDF/CEA/Naval Group), Otrera (sodium), newcleo (plomb, franco-italien), Stellaria, Hexana, Blue Capsule, Calogena, Jimmy, etc.
Pendant ce temps, l’Est galope
Si l’Italie fait du bruit, c’est dans le centre et l’est de l’Europe que la machine tourne le plus vite.
La République tchèque veut doubler sa production nucléaire d’ici 2050. En juin 2024, le coréen KHNP a décroché un contrat de 19 milliards de dollars pour construire deux nouveaux réacteurs APR1000 sur le site de Dukovany. Premier coup de pioche prévu en 2029, mise en service dans la seconde moitié des années 2030. En mai 2026, CEZ a en plus signé avec Rolls-Royce SMR pour développer plusieurs petits réacteurs modulaires.
La Pologne, qui ne dispose d’aucun réacteur en activité aujourd’hui, prépare son entrée dans le club. Trois réacteurs AP1000 ont été commandés à l’américain Westinghouse pour la côte baltique. C’est une révolution énergétique pour un pays qui tournait jusqu’ici à 70 % au charbon.
La Slovaquie a mis en service Mochovce 3 en 2023 et Mochovce 4 en 2026, et prévoit un nouveau réacteur Westinghouse à Bohunice. La Hongrie poursuit son projet Paks II avec Rosatom, malgré les complications dues aux sanctions. La Roumanie, la Bulgarie, la Finlande et la Suède étendent leur parc. Les Pays-Bas planifient deux nouveaux réacteurs à Borssele.
Belgique : le revirement le plus spectaculaire
La Belgique mérite un mot à part. En 2003, le pays a adopté une loi de sortie complète du nucléaire à horizon 2025. Cap maintenu pendant vingt ans, vaille que vaille. Et puis tout a craqué. En 2023, prolongation de dix ans pour Doel 4 et Tihange 3. En 2025, la nouvelle coalition gouvernementale a carrément fait sauter la loi de sortie. Plus de date butoir, étude de nouveaux SMR. Cap inversé à 180 degrés. C’est probablement le revirement politique le plus net du continent.
| Pays | Statut en 2026 | Position actuelle |
|---|---|---|
| France | 56 réacteurs en service, EPR2 lancés à Penly | Leader historique, offensive sur EPR2 et SMR |
| Belgique | Doel 4 et Tihange 3 prolongés, nouveaux SMR à l’étude | Loi de sortie abrogée, revirement complet |
| Tchéquie | 6 réacteurs, 2 nouveaux APR1000 commandés (KHNP) | Doublement visé d’ici 2050 |
| Slovaquie | 5 réacteurs (Mochovce 4 en service 2026) | Nouveau Westinghouse à Bohunice à venir |
| Hongrie | 4 VVER en service, Paks II en cours | Continuité avec Rosatom |
| Pologne | Aucun réacteur, 3 AP1000 Westinghouse commandés | Premier réacteur en construction |
| Finlande | 5 réacteurs (Olkiluoto 3 en service 2023) | Plus forte dépendance nationale au nucléaire |
| Suède | 6 réacteurs, nouveaux projets annoncés | Retour officiel au nucléaire en 2024 |
| Pays-Bas | 1 réacteur (Borssele), 2 nouveaux planifiés | Expansion à Borssele en préparation |
| Espagne | 7 réacteurs en service | Officiellement en phase-out, débat relancé |
| Roumanie, Bulgarie, Slovénie | Parcs existants, nouveaux réacteurs prévus | Expansion continue |
| Italie | Aucun réacteur depuis 1990, loi en cours d’adoption | Retour historique annoncé en 2026 |
| Allemagne | Aucun réacteur depuis avril 2023 | Sortie officielle, regrets, retour improbable |
| Autriche, Danemark, Irlande, Portugal | Pas de nucléaire | Hostiles ou réservés (mais l’Irlande et le Danemark rouvrent le débat) |
Sources :
- Commission européenne, 5 things you should know about nuclear energy in the EU (19 mai 2026)
https://energy.ec.europa.eu/news/5-things-you-should-know-about-nuclear-energy-2026-05-19_en
Bilan officiel de la Commission sur la part du nucléaire dans le mix énergétique européen. - Brussels Signal, Merz says Germany’s nuclear phaseout ‘irreversible’ but experts disagree (mars 2026)
https://brusselssignal.eu/2026/03/merz-says-germanys-nuclear-phaseout-irreversible-but-experts-disagree/
Position du chancelier allemand Friedrich Merz et débat sur la sortie du nucléaire allemand. - Governo italiano (Palazzo Chigi) — Comunicato del Consiglio dei Ministri n. 143 (2 octobre 2025)
https://www.governo.it/it/articolo/comunicato-del-consiglio-dei-ministri-n-143/29943 Communiqué officiel de la Présidence du Conseil italien annonçant l’approbation définitive en Conseil des ministres du projet de loi d’habilitation sur le nucléaire durable. C’est la source primaire, donc impeccable journalistiquement.
Image de mise en avant : Centrale nucléaire “Enrico Fermi” de Trino (VC) le 24 avril 2010 – crédit : Alessandro Vecchi





