La France a encore 3 jours pour sauver une filière entière de son économie qui sinon partira à l’étranger : la fabrication de pâte à papier

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Le 27 juillet, la France peut perdre sa dernière usine de pâte à papier : anatomie d’un effondrement en trente ans.

À cette date, le tribunal de commerce de Toulouse rendra son verdict sur l’offre de reprise déposée par Matthieu Pigasse pour sauver Fibre Excellence, placée en redressement judiciaire depuis fin avril.

Si le plan est validé, les deux usines de Saint-Gaudens (Haute-Garonne) et Tarascon (Bouches-du-Rhône) redémarreront, sous la houlette du banquier d’affaires associé à des fonds régionaux. S’il ne l’est pas, la France perdra son dernier fabricant de pâte à papier marchande, un maillon industriel qu’elle possédait encore par intermittence il y a vingt ans, et qu’elle a laissé partir usine après usine sans vraie stratégie.

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Ce que fabrique concrètement Fibre Excellence

Fibre Excellence produit ce qu’on appelle de la pâte kraft blanchie. C’est une matière première industrielle obtenue à partir de bois résineux (pin maritime des Landes principalement, épicéa, sapin) qui subit un traitement chimique à la soude et au sulfure de sodium à haute température, dans des installations gigantesques appelées lessiveurs. Le procédé sépare la cellulose (la fibre utile) de la lignine (la colle naturelle du bois). Après lavage, blanchiment et séchage, on obtient une pâte homogène, expédiée en balles compressées vers les usines papetières du monde entier.

Cette pâte est ensuite transformée en papier d’impression, en carton d’emballage, en papier hygiénique, en filtres, en essuie-tout. En d’autres termes, sans pâte kraft, pas de rouleaux de papier toilette, pas de boîtes de céréales, pas de sacs kraft de supermarché, pas de mouchoirs jetables. La chaîne de valeur mondiale du papier repose intégralement sur cette étape amont, qui pèse à elle seule entre 40 et 50 % du coût final d’une feuille de papier.

À Saint-Gaudens, l’usine produit 280 000 tonnes de pâte par an. À Tarascon, 270 000 tonnes. Ensemble, 550 000 tonnes annuelles, soit la totalité de la production française de pâte marchande vierge.

Si Fibre Excellence ferme, la France deviendra dépendante à 100 % des importations pour cette matière première industrielle, essentiellement en provenance de Suède, Finlande, Portugal et Brésil.

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Comment la France a perdu sa filière en trente ans

Ce n’est pas la première fois qu’une usine de pâte à papier ferme en France. C’est même la fin d’une longue série. Il y a trente ans, le pays comptait encore une vingtaine de sites intégrés produisant de la pâte à papier vierge. Les noms résonnaient dans les vallées où l’eau et le bois étaient abondants : Arjowiggins, Aussedat-Rey, Papeteries de la Chapelle-Darblay, Papeteries du Rhin, Papeteries Aussedat, Docelles dans les Vosges, Rioupéroux en Isère, Kaysersberg en Alsace, La Rochette en Savoie. Ces sites vivaient de contrats industriels avec les grands imprimeurs, les éditeurs de journaux et les fabricants d’emballages français.

Les fermetures se sont enchaînées depuis les années 2000, sans réelle réponse politique. En 2004, Papeteries du Rhin ferme. En 2008, Docelles arrête (elle tenait debout de depuis 1478). En 2011, Papeteries de Rioupéroux tirent le rideau. En 2019, c’est finalement au tour de UPM qui ferme Chapelle-Darblay à Grand-Couronne, dernier grand site français de papier recyclé, laissant 228 salariés sur le carreau (le site a été racheté en 2022 par Veolia mais les travaux de redémarrage n’ont pas commencé, faute d’opérateur industriel crédible).

Chaque fermeture s’explique par les mêmes causes : la concurrence mondiale de plus en plus asymétrique, la baisse de la demande de papier journal et de papier d’impression liée à la révolution numérique, la hausse continue des coûts de production français (bois, énergie, main-d’œuvre), l’absence de politique industrielle nationale sur ce secteur jugé pas assez stratégique.

Le grand basculement mondial vers l’hémisphère Sud

La production de pâte à papier était historiquement dominée par les pays nordiques (Suède, Finlande, Norvège) et l’Amérique du Nord (Canada, États-Unis). Ces deux blocs ont contrôlé pendant tout le XXe siècle la majorité de la production mondiale, grâce à leurs forêts denses et à leurs coûts d’énergie compétitifs. Depuis 2000, ils se font laminer par une nouvelle génération de pays producteurs de l’hémisphère Sud : le Brésil, le Chili, l’Indonésie.

La raison est simple : un pin maritime met 30 à 40 ans à pousser en France et un épicéa scandinave entre 40 et 60 ans quand un eucalyptus brésilien, lui, arrive à maturité industrielle en 6 ans !

À surface égale, la récolte annuelle exploitable dans une plantation brésilienne est neuf fois supérieure à celle d’une forêt finlandaise. Comme le bois représente 40 à 50 % du coût final d’une tonne de pâte, cette différence structurelle se traduit directement dans les prix : une tonne de pâte brésilienne à base d’eucalyptus sort à environ 300 dollars la tonne (environ 255 euros), contre 500 à 600 dollars la tonne (environ 425 à 510 euros) pour un producteur scandinave ou nord-américain.

Impossible pour un industriel français de rivaliser à armes égales.

Indicateur mondial pâte à papier Pays du Nord Pays du Sud
Coût de production (tonne de pâte) 500 à 600 $ (~425 à 510 €) 300 $ (~255 €)
Temps de croissance d’un arbre exploitable 30 à 45 ans (pin, épicéa) 6 ans (eucalyptus, acacia)
Récolte annuelle par hectare Base 1 Base 9
Part dans la production mondiale (2025) 26 % (contre 42 % en 2015) 74 % et en hausse

Le brésilien Suzano vient d’ailleurs d’annoncer la construction d’une usine capable de fournir 1,5 million de tonnes annuelles dans l’État du Maranhão, soit près de trois fois la production totale française. À elle seule, cette usine va absorber une part significative de la demande mondiale des dix prochaines années. Face à ce type de méga-projets, ni Fibre Excellence, ni les papetiers scandinaves, ni les Nord-Américains ne peuvent lutter à armes égales.

Le trou noir français : trois raisons structurelles

Fibre Excellence n’agonise pas seulement à cause de la concurrence brésilienne. L’entreprise combat aussi trois handicaps hexagonaux spécifiques, énumérés par la direction elle-même dans son plan de reprise adressé au ministre de l’Industrie.

Le premier handicap tient au prix du bois. Depuis 2021, le prix de la matière première a bondi de plus de 50 % en France. La raison est double : d’une part, l’Office national des forêts (ONF) a réduit ses coupes dans les forêts publiques pour préserver les stocks face aux sécheresses et au vieillissement de la population forestière. D’autre part, la demande de bois d’œuvre a explosé avec la construction et la rénovation énergétique. Résultat, Fibre Excellence se retrouve en concurrence directe avec les scieurs et les producteurs de granulés bois pour la même matière première, avec un pouvoir d’achat inférieur. L’entreprise a même dû arrêter ses usines en mars 2026 faute de stock de bois suffisant, ce qui a précipité le placement en redressement judiciaire.

Le deuxième handicap tient au prix de l’électricité. Fibre Excellence a diversifié son activité en produisant de l’électricité issue de la biomasse, en récupérant la lignine extraite du bois durant le processus de fabrication de la pâte. Une belle logique d’économie circulaire. Sauf que l’État rachète cette électricité biomasse à 120 euros le mégawattheure, alors que le coût de production réel s’élève à 180 euros. Chaque mégawattheure produit fait donc perdre 60 euros à l’entreprise. À titre de comparaison, le site concurrent de Gardanne bénéficie d’un tarif de rachat près de deux fois supérieur. Un déséquilibre injustifiable pour la direction, qui réclame depuis un an une révision du contrat.

Le troisième handicap est le plus technique : les quotas carbone. Le système européen de quotas carbone (EU ETS) impose aux industriels lourds d’acheter des droits d’émission de CO2. Certains secteurs stratégiques bénéficient de quotas gratuits pour éviter les délocalisations. Or Saint-Gaudens a été sortie du régime des quotas gratuits en 2024, ce qui alourdit sa facture carbone de plusieurs millions d’euros par an. La direction demande à l’État de plaider auprès de Bruxelles pour la réintégration de l’usine, argumentant qu’une fermeture ferait basculer la production en Asie ou en Amérique du Sud, avec un bilan carbone bien pire à l’arrivée.

Le bras de fer avec l’État

Face à ces trois handicaps, la direction, les syndicats, les élus régionaux (Carole Delga en Occitanie, Renaud Muselier en PACA) et désormais Matthieu Pigasse demandent à l’État de compléter son soutien. Sans succès jusqu’ici. Les propositions gouvernementales actuelles se limitent à un rachat de l’électricité biomasse rehaussé de 20 %, une garantie de prêt à l’investissement de 150 millions d’euros, et un prêt direct de 5 millions d’euros. Loin des 15 millions d’euros de financement direct que l’entreprise juge indispensables pour redémarrer solidement.

Sur le fond, les syndicats reprochent au gouvernement une contradiction : au moment où l’exécutif communique en boucle sur la réindustrialisation, la souveraineté productive et la valorisation de la filière bois, il laisse s’éteindre le dernier producteur de pâte à papier français en refusant d’engager des sommes marginales à l’échelle du budget national. Une contradiction pointée à plusieurs reprises depuis le début de l’année par des députés de tous bords à l’Assemblée nationale, dont plusieurs questions écrites ont été déposées sans réponse claire.

Matthieu Pigasse, chevalier blanc improbable ?

Fondateur du groupe Combat Holding (Les Inrockuptibles, Radio Nova, Rock en Seine, co-actionnaire du Monde avec Xavier Niel et Pierre Bergé), Matthieu Pigasse est plus habitué aux fusions-acquisitions internationales et à la sociologie parisienne qu’aux usines de province. Ancien haut fonctionnaire de Bercy, ancien président de Lazard France, désormais associé senior chez Centerview Partners, il a monté son offre en une poignée de semaines avec les fonds régionaux d’Occitanie et de Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Son plan prévoit un redémarrage des deux usines dès 2026, une diversification industrielle sur dix ans (nouveaux produits à base de fibres cellulosiques, matériaux d’emballage biodégradables, valorisation accrue de l’électricité biomasse), et surtout l’intégration du site voisin de Chapelle Darblay que Veolia détient depuis 2022 sans savoir qu’en faire. Un ensemble industriel cohérent, taillé pour tenir sur trois à cinq ans, à condition que l’État complète son soutien.

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Ce qui se joue vraiment le 27 juillet

Si le tribunal valide l’offre de Pigasse le 27, la France conservera son dernier fabricant de pâte à papier et rouvre la piste d’un renouveau de la filière, le site de Chapelle Darblay pourra redémarrer, la filière bois du sud-ouest et du sud-est retrouvera un débouché industriel majeur et les 660 emplois directs seront sauvés (ainsi que les 5 000 à 10 000 emplois indirects).

Si le tribunal ne valide pas l’offre, ou si le repreneur juge finalement les garanties de l’État insuffisantes, la France deviendra importatrice totale de pâte à papier vierge. Les scieurs et exploitants forestiers du sud-ouest perdront un client majeur et la filière bois française, déjà fragile, subira un coup dur.

Au-delà du seul cas Fibre Excellence, la décision du 27 juillet dira quelque chose de plus large sur la doctrine industrielle française. Depuis vingt ans, l’État a laissé filer plusieurs filières entières (aluminium primaire, engrais azotés, verre plat, cellulose) au motif qu’elles n’étaient pas assez stratégiques ou trop coûteuses à préserver. Chaque fermeture était individuellement justifiable. Cumulées, elles dessinent une carte industrielle française qui rétrécit d’année en année, et qui laisse le pays de plus en plus dépendant de matières premières transformées à l’étranger.

Sources :

  • France 3 Occitanie, Fibre Excellence : repreneur star, bras de fer avec l’État… tout comprendre des tractations en cours pour sauver 660 emplois (20 juillet 2026)
    https://france3-regions.franceinfo.fr/occitanie/haute-garonne/toulouse/fibre-excellence-repreneur-star-bras-de-fer-avec-l-etat-tout-comprendre-des-tractations-en-cours-pour-sauver-660-emplois
    Chronologie détaillée depuis avril 2026, propositions gouvernementales, revendications syndicales et calendrier judiciaire.
  • L’Usine Nouvelle, Pâte à papier : après Tarascon, l’usine de Saint-Gaudens de Fibre Excellence arrête à son tour sa production faute de bois (13 mars 2026)
    https://www.usinenouvelle.com/emballage/pate-a-papier-apres-tarascon-lusine-de-saint-gaudens-de-fibre-excellence-arrete-a-son-tour-sa-production-faute-de-bois.RPHMXTX6K5GVHIFZV6K5G6Q57I.html
    Contexte des arrêts de production, chiffres capacité (280 000 tonnes Saint-Gaudens, 550 000 tonnes total), structure de gouvernance Jackson Wijaya / APP / Domtar.
  • Fibre Excellence, Notre groupe
    https://www.fibre-excellence.com/notre-groupe
    Présentation officielle du groupe : acquisition en 2010 auprès de Tembec, capacité de 550 000 tonnes annuelles, structure (Saint-Gaudens, Provence, SEBSO, enviroFORESTERIE), 85 % du bois certifié.
  • Le Journal des Entreprises, Matthieu Pigasse se positionne pour la reprise de Fibre Excellence, l’espoir encore pour Chapelle Darblay (juin 2026)
    https://www.lejournaldesentreprises.com/breve/matthieu-pigasse-se-positionne-pour-la-reprise-de-fibre-excellence-lespoir-encore-pour-chapelle-2145205
    Détail de l’entrée en scène du banquier d’affaires, lien avec le dossier Chapelle Darblay détenu par Veolia depuis 2022.
  • Assemblée nationale, Question écrite n° 12778 sur la menace de fermeture de l’usine Fibre Excellence (février 2026)
    https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/questions/QANR5L17QE12778
    Alerte du député Joël Aviragnet sur le tarif de rachat de l’électricité biomasse (180 €/MWh de coût pour 120 €/MWh de tarif) et la fragilité du bassin de Comminges.

Image de mise en avant : Site de Saint-Gaudens de Fibre Excellence

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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