À Bernin, en Isère, cette entreprise fabrique l’un des matériaux les plus stratégiques de la planète.
Quand on parle de semi-conducteurs, les regards se tournent assez logiquement vers Taïwan avec les usines géantes de TSMC, vers Nvidia ou à la rigueur vers ASML aux Pays-Bas.
Soitec, pourtant française, reste elle dans l’angle mort médiatique. Pourtant, sans ses tranches de silicium de 200 et 300 millimètres de diamètre, une partie de l’industrie mondiale des smartphones et de l’intelligence artificielle s’arrêterait de tourner. Ses substrats sont en outre indispensables à la dissuasion nucléaire française.
Zoom sur cet acteur bien de chez nous qui a sa carte géopolitique à jouer sur l’échiquier mondial… Si on le laisse travailler en paix.
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Soitec, le champion discret français que l’Europe ne peut pas se permettre de perdre
C’est quoi un wafer et quelle est la spécificité de Soitec ?
Un wafer (ou « tranche » en français) est une crêpe ultrafine, parfaitement plate de matériau semi-conducteur monocristallin. Sur cette base, les fondeurs gravent ensuite les milliards de transistors qui composent une puce. La particularité de Soitec est d’intercaler une fine couche isolante dans le silicium, grâce à une technologie maison brevetée appelée Smart Cut. Grâce à cette dernière, les puces consomment moins, chauffent moins et vont plus vite. Pour un smartphone qui doit tenir une journée sur batterie tout en gérant la 5G, c’est décisif.

Aujourd’hui, environ une plaque sur deux servant à fabriquer les filtres radiofréquences des smartphones dans le monde sort des usines Soitec. Un quasi-monopole sur ce goulet d’étranglement stratégique et une dépendance que peu de gens soupçonnent quand ils déverrouillent leur téléphone le matin.
Le poids réel du petit frenchy
Soitec n’est pas un géant à l’échelle mondiale. Avec 891 millions d’euros de chiffre d’affaires sur l’exercice 2024-2025, l’entreprise pèse à peine 0,1 % du marché mondial des semi-conducteurs (estimé à plus de 790 milliards de dollars en 2025 par la Semiconductor Industry Association), mais sur sa niche, le silicium sur isolant, elle revendique la première place au niveau planétaire.
L’exercice 2024-2025 avait tout de même fait très mal au Français. Reflux des stocks chez les fabricants de smartphones, marché automobile en panne, fin de vie du produit Imager-SOI. Le titre en bourse en a souffert mais le marché adressable, lui, est censé passer de 5 millions à environ 12 millions de plaques (équivalent 200 mm) d’ici 2030, porté par l’IA, la 5G et l’efficacité énergétique.
Une multiplication par 2,4 attendue en six ans, donc pas de panique sur le long terme.
Pourquoi Bruxelles et Paris tiennent à Soitec ?
L’Europe produit 10 % des semi-conducteurs mondiaux mais en consomme beaucoup plus. Le Chips Act adopté en 2023 visait à faire passer cette part à 20 % d’ici 2030, et un Chips Act 2 est en préparation pour 2026. Dans ce paysage, Soitec coche les bonnes cases : technologie souveraine, brevets détenus en propre, production sur le sol européen, et un actionnariat à 17,7 % entre les mains de Bpifrance et de CEA Investissement, sans compter les salariés. L’État français ne contrôle pas l’entreprise, mais il a toujours un oeil dessus.
Cette position attire aussi les convoitises. NSIG Sunrise SARL, structure liée à des intérêts chinois, détient 10,35 % du capital, à parité avec Bpifrance. Soitec vend des licences Smart Cut au japonais Shin-Etsu, au taïwanais GlobalWafers et au chinois Simgui. L’équilibre est délicat : assez ouverte pour rester compétitive mondialement, assez verrouillée pour ne pas finir absorbée par Pékin ou par Washington.

À cela s’ajoute un usage militaire rarement mis en avant : la technologie SOI a été co-développée dès 1974 avec la Direction des applications militaires du CEA, pour les besoins de la dissuasion nucléaire française.
Les composants Soitec équipent ainsi les systèmes critiques de la force de frappe. Difficile, dans ces conditions, de laisser l’entreprise dériver vers un actionnaire non européen.
Bernin, une expansion à 600 millions d’euros qui se cherche
L’usine Bernin 4, inaugurée en septembre 2023 en présence du commissaire européen Thierry Breton, a coûté 380 millions d’euros, dont 30 % financés par des aides publiques françaises et européennes. Soitec rêvait d’enchaîner avec Bernin 5 et Bernin 6 : une extension de 11,2 hectares, plus de 600 millions d’investissements, et 50 % de surface industrielle en plus.
Le projet s’est heurté comme trop souvent à un mur local. Le collectif STopMicro a mobilisé contre la consommation d’eau, l’artificialisation des sols et l’opacité du dossier. En mars 2024, Soitec a informé la Commission nationale du débat public que l’extension était suspendue. Les opposants ont crié victoire. La presse économique, plus circonspecte, s’est demandée si le projet n’était pas en train de migrer vers les États-Unis, où les subventions du CHIPS Act américain font tourner bien des têtes.
En janvier 2026, l’entreprise a même dû démonter un parking de 7 000 mètres carrés construit sans autorisation sur une zone humide protégée à Bernin, après pression de la mairie et du collectif.
Le paradoxe est tout de même à l’image de notre « vieux continent » : on veut produire des puces sur le sol européen, mais on ne sait plus vraiment où construire les usines nécessaires sans tomber sur un contentieux environnemental ou un voisinage hostile.
Pendant ce temps, l’Arizona, l’Ohio et Singapour déroulent le tapis rouge…
Ce qui se joue dans les cinq prochaines années
Trois fronts vont décider du destin de Soitec. D’abord l’IA et les centres de données : la technologie Photonics-SOI, qui équipe les interconnexions optiques à haute vitesse, est en train de devenir un standard, et les ventes ont explosé sur 2024-2025. C’est la respiration de l’entreprise au milieu du trou d’air des smartphones. Ensuite, la 5G millimétrique : Soitec reste la seule solution pour un système sur puce 5G mmWave totalement intégré, un argument décisif si le déploiement décolle vraiment. Enfin, le carbure de silicium et le nitrure de gallium, pour l’électronique de puissance des voitures électriques et des bornes de recharge, où Soitec a racheté NovaSiC fin 2021 pour se positionner.
Reste l’inconnue politique. Le Chips Act 2 promet plus d’argent, mais aussi plus de conditions. Le gouvernement chinois pousse ses propres champions du SOI. L’administration américaine pourrait, demain, restreindre les exports de technologies européennes vers la Chine, où Soitec réalise une part significative de ses ventes. La pression sur Frédéric Lissalde, nouveau président du conseil depuis mars 2025, et sur le directeur général Pierre Barnabé sera maximale.
La question n’est plus de savoir si Soitec est stratégique. Elle est de savoir combien de temps elle pourra tenir cette position sans devenir la proie de plus gros qu’elle.
Sources :
- Soitec, Communiqué de presse — Chiffre d’affaires du T4 et résultats annuels 2024-2025 (27 mai 2025) https://www.soitec.com/fr/home/groupe/nouvelles/communiqu%C3%A9s-de-presse/content/2025/05/27/soitec-publie-le-chiffre-d-affaires-du-quatri%C3%A8me-trimestre-et-les-r%C3%A9sultats-annuels-de-son-exercice-fiscal-2025
Annonce du repli à 891 millions d’euros et du retrait des objectifs financiers à moyen terme. - Commission européenne, Règlement européen sur les semi-conducteurs (mise à jour 2025-2026)
https://digital-strategy.ec.europa.eu/fr/policies/european-chips-act
Présentation officielle du Chips Act et de l’objectif de 20 % de part de marché mondiale pour l’UE d’ici 2030. - France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, La construction d’une usine à 600 millions d’euros suspendue en Isère : pourquoi le groupe Soitec a reporté son projet d’extension (17 avril 2024)
https://france3-regions.franceinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/isere/grenoble/la-construction-d-une-usine-a-600-millions-d-euros-suspendue-en-isere-pourquoi-le-groupe-soitec-a-reporte-son-projet-d-extension-2956844.html
Article expliquant les raisons du report du projet d’extension industriel de Soitec en Isère, dans un contexte de ralentissement du marché des semi-conducteurs et d’ajustement des investissements.




