Framatome poursuit méthodiquement sa stratégie de reprise en main de la filière nucléaire française.
Le 17 juillet 2026, Framatome a officialisé sa prise de participation minoritaire dans Manoir France, filiale française du groupe britannique Paralloy. L’entreprise possède deux fonderies stratégiques dans l’Hexagone : Pîtres dans l’Eure (450 salariés) et Saint-Dizier en Haute-Marne (170 salariés). Toutes deux fournissent des pièces critiques pour les centrales nucléaires, la défense, l’aérospatiale et la pétrochimie.
Une nouvelle brique posée dans la stratégie de souveraineté industrielle qui structure les investissements du groupe depuis presque deux ans maintenant.
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Framatome verrouille une nouvelle brique de la filière nucléaire avec une participation minoritaire dans Manoir France
Deux sites emblématiques de la fonderie française
Manoir France produit des pièces métalliques de haute performance issues de la fonderie et destinées à quatre grands secteurs industriels : le nucléaire (vannes et pompes de centrales), la défense (SNLE, sous-marins Barracuda, porte-avions), l’aérospatiale et la pétrochimie. Deux caractéristiques rendent son offre stratégique : des exigences très élevées en matière de sûreté et de fiabilité, et une capacité à produire des alliages spéciaux (aciers moulés au carbone, aciers inoxydables, superalliages) que peu de fonderies européennes maîtrisent encore.
Le site de Pîtres, en Normandie, est le plus important avec 450 salariés. Il constitue le fer de lance industriel de Manoir France. Le site de Saint-Dizier, en Haute-Marne, correspond à l’entité Firth Vickers France, dans laquelle Manoir France a intégré début 2026 les anciennes fonderies Hachette & Driout, sauvées de la liquidation grâce à une reprise conjointe avec Framatome. Nous y reviendrons plus loin.
Le montant exact de la participation prise par Framatome dans Manoir France n’a pas été communiqué. On sait juste qu’il s’agit d’une participation minoritaire, ce qui laisse Paralloy comme actionnaire majoritaire du site. Grégoire Ponchon, PDG de Framatome, justifie ainsi la démarche : « Cette participation au capital consolide deux sites de fonderie emblématiques en France, au service des secteurs industriels les plus exigeants, notamment le nucléaire et la défense. Elle nous donne un levier supplémentaire pour renforcer notre souveraineté et sécuriser nos chaînes d’approvisionnement, en particulier pour le programme EPR2 et pour l’industrie de défense. »
Le sauvetage historique de Hachette & Driout, prélude à cette opération
Pour bien saisir l’importance de cette prise de participation, un retour en arrière s’impose. En décembre 2025, les fonderies Hachette & Driout de Saint-Dizier tombent en redressement judiciaire, victimes de l’effondrement de leur maison-mère, le groupe ACI (Aciéries de Champagne Industries) dont l’ancien président, Philippe Rivière, fait aujourd’hui l’objet d’une enquête pénale pour abus de biens sociaux. Un coup dur pour ce site industriel bragard vieux de 156 ans, dernière fonderie française d’aciers moulés au carbone spécialisée dans les grosses pièces pour le nucléaire. À l’époque, 242 emplois sont menacés à Saint-Dizier, dans une région déjà durement touchée par la désindustrialisation.
Le 24 février 2026, le Tribunal des affaires économiques de Lyon valide l’offre du tandem franco-britannique Paralloy-Framatome, préférée à celle d’autres candidats. La reprise devient effective le 1er mars, avec 167 emplois sauvés sur les 242 initiaux. Marc Ferracci, ministre délégué à l’Industrie, se déplace personnellement à Saint-Dizier deux jours plus tard pour saluer le sauvetage, et rappelle l’importance stratégique de ce site pour la filière nucléaire française. Le maire de Saint-Dizier, Quentin Brière, insiste à cette occasion sur l’importance d’avoir choisi « un vrai industriel, pas un financier », dans une allusion à peine voilée aux dérives financières qui ont mené ACI à la faillite. Un mois plus tard, Manoir France intègre les fonderies bragardes dans sa filiale Firth Vickers France et acte la relance de l’activité.
C’est ce partenariat noué début 2026, initialement pour sauver un patrimoine industriel unique, qui débouche aujourd’hui sur cette prise de participation plus large dans l’ensemble Manoir France.
Framatome ne se contente pas de sauver une fonderie, il verrouille durablement l’accès à une compétence stratégique.
Le pôle Framatome, deux ans de reconstruction souveraine
Depuis mi-2024, Framatome (et son partenaire TechnicAtome sur certaines opérations) accumule méthodiquement les prises de contrôle et les partenariats industriels ciblés sur les composants critiques du nucléaire et de la défense.
Voici les grandes étapes de cette stratégie :
| Date | Entreprise | Spécialité | Type d’opération |
|---|---|---|---|
| Juin 2024 | Vanatome (Drôme) | Vannes pour le nucléaire et la défense | Rachat conjoint Framatome + TechnicAtome |
| Mars 2025 | Segault (Essonne) | Robinetterie haute performance, équipe un quart des réacteurs mondiaux + Charles de Gaulle + SNLE | Rachat conjoint Framatome + TechnicAtome |
| Mars 2025 | Valserve (Lyon, ex-Velan) | Robinetterie, 300 salariés, présente dans plus de 350 réacteurs dans le monde | Rachat 100 % Framatome |
| Février-Mars 2026 | Fonderies Hachette & Driout (Haute-Marne) | Aciers moulés au carbone pour nucléaire et défense, 156 ans d’histoire | Sauvetage judiciaire, tandem Paralloy + Framatome |
| 2 juin 2026 | Sebim (Bouches-du-Rhône + Pas-de-Calais) | Soupapes de sécurité, équipe 170 réacteurs dans le monde, 330 salariés | Rachat 100 % Framatome |
| 17 juillet 2026 | Manoir France (Eure + Haute-Marne) | Fonderies haute performance pour nucléaire, défense, aérospatiale, 620 salariés | Prise de participation minoritaire dans Paralloy |
En deux ans, Framatome a donc constitué un pôle robinetterie complet de quatre entités (Vanatome, Segault, Valserve, Sebim) et étendu son influence à la fonderie via Hachette & Driout puis Manoir France. Le tout dans une logique parfaitement cohérente : sécuriser toute la chaîne de composants critiques dont dépendent les chantiers nucléaires et militaires français.
Une nuance importante : Paralloy reste à la manœuvre
Contrairement à Sebim, rachetée à 100 % en juin dernier, Framatome ne prend ici qu’une participation minoritaire. Paralloy Group, le britannique, restera actionnaire majoritaire de Manoir France et continuera de piloter opérationnellement les deux sites. Robert McGowan, président de Manoir France et PDG du groupe Paralloy, l’a d’ailleurs souligné explicitement dans la communication commune : « Le groupe Paralloy continue de développer son ancrage industriel en France et d’investir dans des secteurs stratégiques clés, tels que l’énergie et la défense. »
Concrètement, cela signifie que Framatome apportera son expertise en sûreté, en culture qualité et en gestion de projets nucléaires, et qu’il soutiendra financièrement les investissements de modernisation nécessaires mais la décision stratégique finale, elle, restera britannique. Un modèle hybride qui interroge, forcément, ceux qui se demandent si la vraie souveraineté ne passerait pas par une propriété 100 % française. La réponse de Framatome (implicite mais claire) est probablement pragmatique : mieux vaut un partenariat solide avec un industriel européen fiable qu’une guerre de tranchées financière qui pourrait fragiliser la production, à un moment où les chantiers EPR2 exigent des livraisons rapides et de qualité irréprochable.
Pourquoi Framatome accélère : EPR2, défense, Hinkley Point
Toutes ces opérations s’inscrivent dans un contexte où la demande en composants nucléaires est en pleine explosion. En France, le programme EPR2 lancé par Emmanuel Macron en février 2022 prévoit la construction de six nouveaux réacteurs, avec une option pour huit supplémentaires. Les sites retenus sont Penly (deux réacteurs), Gravelines (deux) et Bugey (deux), pour une mise en service progressive à partir du milieu des années 2030. Au Royaume-Uni, Framatome fournit les combustibles et une partie des composants pour Hinkley Point C et Sizewell C, tous deux menés par EDF.
Ajoutons la Loi de Programmation Militaire 2024-2030 qui a consacré 413 milliards d’euros à la défense française, dont une partie considérable pour les programmes nucléaires militaires (SNLE de troisième génération, sous-marins Barracuda, Porte-Avions Nouvelle Génération commandé en mars 2026). Sans oublier la relance internationale du nucléaire qui commence à peine à se traduire par des commandes concrètes chez les fournisseurs français.
Framatome a d’ailleurs vu son chiffre d’affaires progresser de 15,5 % en 2025, à 5,4 milliards d’euros pour 22 000 salariés. Le groupe recrute massivement et modernise ses sites du Creusot et de Saint-Marcel. Face à ce mur de commandes qui s’annonce, la moindre défaillance dans la chaîne d’approvisionnement (une fonderie qui ferme, un fournisseur de vannes racheté par un concurrent étranger, un site de robinetterie qui perd ses compétences) peut décaler l’ensemble d’un chantier de plusieurs mois. Verrouiller la chaîne en amont, comme le fait Framatome, c’est une assurance stratégique dont le coût financier est infime au regard des risques industriels évités.
Une leçon d’ailleurs apprise à la dure. Les erreurs des années 2010, quand Alstom Power a été vendue à General Electric et qu’Areva NP a été démembrée avant d’être partiellement rachetée par EDF pour devenir Framatome, ont laissé des cicatrices durables. La reprise d’Arabelle Solutions par EDF en mai 2024, pour un milliard d’euros, a été le premier signal fort du retour d’une stratégie souveraine. La série d’acquisitions Framatome de 2024-2026 en est le prolongement logique. Grégoire Ponchon (nouveau PDG de Framatome depuis le départ de Bernard Fontana à la tête d’EDF) continue exactement dans la ligne tracée par son prédécesseur. Continuité stratégique complète.
Ne reste plus qu’à observer les prochaines briques. La liste des fournisseurs stratégiques encore sous contrôle étranger ou fragiles financièrement n’est pas courte. Framatome a désormais les moyens et l’appétit pour continuer à recomposer la filière, et le contexte politique lui est extrêmement favorable.
Le mouvement, comme on l’écrivait déjà en juin à propos de Sebim, ne fait probablement que commencer !
Sources :
- Framatome, Framatome renforce son partenariat avec le groupe Paralloy dans la production de pièces de fonderie haute performance en France (17 juillet 2026)
https://www.framatome.com/medias/framatome-renforce-son-partenariat-avec-le-groupe-paralloy-dans-la-production-de-pieces-de-fonderie-haute-performance-en-france/
Communiqué officiel de la prise de participation minoritaire de Framatome dans Manoir France, citations de Grégoire Ponchon et Robert McGowan. - L’Usine Nouvelle, C’était l’une des usines les plus stratégiques du groupe ACI : les fonderies Hachette & Driout relancées par le tandem franco-britannique Paralloy-Framatome (26 février 2026)
https://www.usinenouvelle.com/eco-social/social/cetait-lune-des-usines-les-plus-strategiques-du-groupe-aci-les-fonderies-hachette-driout-relancees-par-le-tandem-franco-britannique-paralloy-framatome.CKAQB6U2CBCVJOIDKBMJVGUTVU.html
Décision du Tribunal des affaires économiques de Lyon du 24 février 2026, 167 emplois sauvés sur 242, historique du groupe ACI et enquête pénale contre Philippe Rivière. - Fonderie & PIWI, Manoir France rachète les Fonderies Hachette et Driout (2 avril 2026)
Détails opérationnels de la reprise des fonderies bragardes par Manoir France, chiffres de production (177 salariés à la reprise, 38 M€ CA), spécialité aciers moulés au carbone.




