Alors que l’espace n’a jamais été aussi disputé, l’Europe et la Chine viennent de lancer ensemble un satellite unique en son genre pour photographier le bouclier invisible qui protège la Terre.
Pour la première fois, une mission spatiale a été entièrement pensée, construite, lancée et pilotée à deux mains par l’Agence spatiale européenne et la Chine.
Son nom : SMILE.
Sa cible : la frontière invisible où le vent solaire vient cogner contre notre planète.
Retour sur un exemple de coopération internationale qui fait du bien par les temps qui courent !
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La mission sino-européenne SMILE a pris son envol fin mai 2026
Le 19 mai 2026, à 5 h 52 du matin, une fusée Vega-C s’est arrachée du Centre spatial guyanais de Kourou avec, dans sa coiffe, un satellite pas comme les autres. Une heure plus tard, ses panneaux solaires se dépliaient et le premier signal arrivait jusqu’à la station de poursuite européenne de New Norcia, en Australie. Lancement réussi !
Mais ce qui rend cette mission remarquable n’est pas seulement ce qu’elle va observer mais plutôt qui l’a fabriquée.
SMILE, pour « Solar wind Magnetosphere Ionosphere Link Explorer » (explorateur du lien entre vent solaire, magnétosphère et ionosphère), est le fruit d’un mariage qui aurait semblé contre-nature il y a encore quelques années : celui de l’Agence spatiale européenne (ESA) et de l’Académie des sciences de Chine (CAS, pour « Chinese Academy of Sciences »).
Une coopération devenue rare dans un ciel sous tension
Il faut mesurer à quel point ce type d’alliance est aujourd’hui l’exception. L’espace, longtemps présenté comme un terrain de collaboration pacifique, ressemble de plus en plus à un damier de rivalités. Aux États-Unis, une loi votée en 2011, l’amendement Wolf, interdit purement et simplement à la NASA de coopérer directement avec Pékin sans feu vert du Congrès.
De son côté, l’ESA a rompu ses grands projets communs avec l’agence russe Roscosmos après l’invasion de l’Ukraine. Dans ce paysage fracturé, voir Européens et Chinois concevoir une mission scientifique de bout en bout est une agréable anomalie.
SMILE prolonge l’héritage du programme Double Star, première grande aventure spatiale partagée entre la CAS et l’ESA au début des années 2000… sauf que cette fois, la collaboration va beaucoup plus loin.
Les deux partenaires parlent d’un projet « du bas vers le haut », co-construit dès la première esquisse jusqu’aux opérations en orbite. Une intégration que l’ESA elle-même décrit comme une première dans son histoire commune avec la Chine.

Crédit : European Space Agency (ESA) / ATG Europe, licence CC BY-SA 3.0 IGO.
Qui a fait quoi ?
Monter une telle mission à deux suppose de découper le travail sans se marcher dessus.
La partie chinoise a pris en charge la plateforme du satellite, c’est-à-dire son « corps » et ses systèmes de base, ainsi que le contrôle de la mission, le support au sol et le traitement scientifique des données.
L’Europe, elle, a fourni le module qui abrite les instruments, le lanceur Vega-C, la base de lancement guyanaise et le suivi du satellite pendant sa montée vers l’espace. Le module de charge utile a d’ailleurs été assemblé par Airbus.
Le plus intéressant se joue dans les instruments eux-mêmes, où les frontières s’effacent carrément. Chaque appareil scientifique a été développé par des équipes mêlant laboratoires européens et chinois, chacun apportant son savoir-faire et ses étalonnages.
Difficile de faire plus imbriqué !
Voir l’invisible : la grande promesse scientifique
Reste la question que tout le monde se pose : à quoi va servir cet engin de 2 250 kilos au lancement ?
La Terre baigne en permanence dans le vent solaire, ce flot de particules chargées que notre étoile crache sans relâche, parfois par bourrasques violentes. Si nous sommes encore là pour en parler, c’est grâce à la magnétosphère, l’immense bouclier magnétique qui dévie l’essentiel de ces particules. Le problème, c’est que cette barrière est invisible et qu’on ne l’avait jamais observée dans son ensemble. On en devinait les contours sans jamais en avoir le portrait complet.
La pièce maîtresse de SMILE est un imageur à rayons X mous, le premier du genre jamais embarqué dans l’espace. Il capte le faible rayonnement émis quand les ions du vent solaire entrent en collision avec les atomes neutres de la haute atmosphère terrestre. De cette manière il rend visible, pour la première fois, la limite mouvante de notre bouclier magnétique. Le satellite combine deux approches complémentaires, l’imagerie à grande échelle et la mesure sur place, grâce à quatre instruments.
| Instrument | Rôle | Développement |
|---|---|---|
| SXI — Imageur à rayons X mous (Soft X-ray Imager) | Premier du genre dans l’espace : cartographie la frontière invisible de la magnétosphère | Université de Leicester (R.-U.), avec participation chinoise |
| UVI — Imageur ultraviolet (Ultraviolet Imager) | Photographie les aurores polaires au-dessus du pôle Nord | CAS (Chine), composants clés fournis par l’ESA |
| LIA — Analyseur d’ions légers (Light Ion Analyser) | Mesure sur place la densité et la vitesse du vent solaire | CAS (Chine), avec laboratoires européens |
| MAG — Magnétomètre (Magnetometer) | Enregistre les variations du champ magnétique autour du satellite | CAS (Chine), avec laboratoires européens |
Ensemble, ces quatre yeux doivent permettre une première mondiale : l’imagerie panoramique du couplage entre le vent solaire et la magnétosphère, en direct.
De quoi mieux comprendre, et un jour mieux prévoir, ces tempêtes géomagnétiques capables de perturber satellites, GPS et réseaux électriques au sol.
Une orbite extrême pour ne rien rater
Pour réussir ce tour de force, SMILE a été placé sur une orbite très elliptique qui le propulse jusqu’à environ 121 000 kilomètres d’altitude au-dessus du pôle Nord, soit près d’un tiers de la distance Terre-Lune. À cette hauteur, le satellite prend du recul et peut fixer la magnétosphère pendant plus de quarante heures d’affilée à chaque tour. Il passera ainsi près de 80 % de son temps en position d’observation, l’équivalent de neuf mois par an.
Avant d’en arriver là, l’engin doit encore enchaîner une série de manœuvres sur environ vingt-cinq jours, puis deux mois de réglages. Les premières vraies observations scientifiques sont attendues pour septembre 2026, le début d’une campagne prévue pour durer trois ans. Petit détail qui en dit long sur l’esprit du projet : toutes les données seront partagées ouvertement avec la communauté scientifique mondiale.
Reste une question qui dépasse la seule physique du Soleil. Si l’Europe et la Chine ont réussi à mener ensemble une mission aussi imbriquée, dans un contexte où les grandes puissances spatiales se tournent de plus en plus le dos, jusqu’où cette entente peut-elle aller ?
Sources :
- Chinese Academy of Sciences (CAS), Successful SMILE Launching Forges New Chapter in China-ESA Space Cooperation (19 mai 2026)
https://english.cas.cn/newsroom/headlines/202605/t20260515_1159452.shtml
Communiqué officiel de l’Académie des sciences de Chine annonçant le succès du lancement et détaillant le partage des tâches avec l’ESA. - ESA, Smile lifts off on quest to reveal Earth’s invisible shield against the solar wind (19 mai 2026) https://www.esa.int/Science_Exploration/Space_Science/Smile/Smile_lifts_off_on_quest_to_reveal_Earth_s_invisible_shield_against_the_solar_wind
Récit du lancement par l’ESA, avec les horaires précis et la confirmation du déploiement des panneaux solaires. - ESA, Smile factsheet (2026) https://www.esa.int/Science_Exploration/Space_Science/Smile/Smile_factsheet2 Fiche de synthèse de la mission : objectifs scientifiques, calendrier et début des observations en septembre 2026.
Crédit image de mise en avant : ESA




