L’Europe s’émeut de l’arrivée de la première éolienne géante chinoise en Espagne qui sonne comme un avertissement sans frais pour son industrie

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La première éolienne chinoise de grande puissance arrive en Europe occidentale.

Pendant que la Commission européenne enquête sur Goldwind et menace les fabricants chinois d’éoliennes de sanctions commerciales, l’un d’entre eux vient discrètement de poser ses pieds sur le sol espagnol.

Le 24 juin 2026, le groupe chinois SANY Renewable Energy a en effet annoncé la mise en service de sa première éolienne grande puissance en Europe, à Zuera, dans la province de Saragosse en Espagne.

Le client est le groupe agroalimentaire espagnol Grupo Jorge, l’un des plus gros producteurs porcins du pays. La turbine est annoncé avec une production de 6,25 mégawatts, le rotor mesure 170,8 mètres de diamètre, et le tout a été monté en moins de onze mois.

Pour les européens Vestas, Siemens Gamesa, Nordex et leurs équipes commerciales, cette mise en service sonne comme un avertissement sans frais… à condition de réagir !

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Comment une machine chinoise peut-elle se retrouver sur un des marchés les plus protégés du monde ?

Le marché européen de l’éolien est de loin le plus exigeant au monde sur le plan technique et financier. Pour vendre une turbine en Europe, il faut décrocher des certifications coûteuses (UL, DNV, conformité cybersécurité), prouver une infrastructure de service local capable d’intervenir en quelques heures, et surtout convaincre les financeurs (banques, fonds de pension, investisseurs en infrastructure) que la machine va tourner pendant 25 à 30 ans sans poser de problème majeur. La barrière n’est pas que réglementaire, elle est donc aussi financière et industrielle. C’est précisément cette barrière qui a longtemps protégé les fabricants européens.

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SANY a méthodiquement coché chacune des cases. La tour en acier a été fabriquée en Espagne, pas importée. Le transport routier, l’installation, le commissioning et la maintenance ont été sous-traités à des entreprises espagnoles reconnues. Le contrat de service court sur 10 ans, géré par SANY en partenariat avec un ISP local (Independent Service Provider). La SI-172625, c’est le nom du modèle, tourne déjà depuis 2023 au Kazakhstan dans des conditions épouvantables : températures comprises entre -26°C et +43°C, réseau électrique instable, et un facteur de charge équivalent supérieur à 4 600 heures équivalent pleine puissance par an. À titre de comparaison, une éolienne onshore correcte en Europe tourne autour de 2 500 à 3 000 heures équivalent par an. La machine de SANY a donc fait ses preuves dans des conditions plus dures que la moyenne européenne.

Côté financier, le coup est tout aussi étudié. SANY a notamment financé un projet au Chili via une grande banque internationale espagnole. Au Kazakhstan, le parc a été appuyé par un syndicat bancaire international piloté par une banque multilatérale de développement. Bref, SANY a prouvé que ses turbines passaient le crible des exigences financières occidentales, ce que beaucoup d’analystes considéraient encore comme un obstacle infranchissable il y a encore deux ans.

La Chine rafle six places dans top 10 mondial de l’éolien

Le tableau ci-dessous, qui s’appuie sur les données 2025 de BloombergNEF et du Global Wind Energy Council, vous donne le top 10 en capacité installée pour l’éolien (on et off shore) dans le monde par entreprise :

Rang mondial Fabricant Pays Capacité installée 2025
1 Goldwind Chine 29,7 GW
2 Envision Energy Chine 21,8 GW
3 Windey Energy Technology Chine 19,8 GW
4 Mingyang Smart Energy Chine 18,6 GW
5 SANY Renewable Energy Chine 15,1 GW
6 Dongfang Electric Chine 13,5 GW
7 Vestas Danemark 12,9 GW
8 CRRC Corporation Chine 8,9 GW
9 Nordex Group Allemagne 7,7 GW
10 Siemens Gamesa Allemagne / Espagne 5,4 GW

Le constat est sans appel. Les six premières places mondiales sont occupées par des entreprises chinoises. Vestas, le pionnier danois qui avait dominé le secteur pendant deux décennies, tombe à la 7e place en 2025. C’est la première fois que les Danois sortent du top 5 depuis que BloombergNEF a commencé son classement en 2013. SANY se hisse en 5e position mondiale avec 15,1 GW installés en une seule année.

Au total la Chine concentre 67 % des installations éoliennes mondiales en 2025 (18 291 turbines sur les 28 395 mises en service au total) et domine à 99,96 % son propre marché domestique.

Le pire c’est que la machine semble encore accélérer puisque leurs exportations ont bondi de 50 % en 2025 pour atteindre 8 GW, dont 5 % en Europe. La porte est en train de s’ouvrir.

La SI-172625 de SANY a une capacité de 6,25 MW.
La SI-172625 de SANY a une capacité de 6,25 MW.

Une SI-172 deux fois moins chère qu’une Vestas équivalente

La SI-172625 de SANY est certifiée par UL et DNV, les deux grands organismes de validation indépendants du secteur, et conforme aux exigences cybersécurité européennes les plus récentes.

Mais pour comprendre pourquoi Grupo Jorge a choisi SANY plutôt que Vestas, on se doute que là où le bât blesse, ce n’est pas sur la qualité mais bien sur le prix de la machine.

Les éoliennes chinoises se vendent à des prix inférieurs de 30 à 50 % à leurs équivalentes européennes. Ajoutez à cela des conditions de financement qui permettraient un paiement différé jusqu’à trois ans selon WindEurope, et vous comprenez pourquoi les industriels européens parlent de concurrence déloyale. Aucun fabricant occidental n’a le droit d’offrir de telles conditions sous les règles de l’OCDE. Cette équation économique est ce qui inquiète véritablement Bruxelles.

Bruxelles enquête, mais agit-elle vraiment ?

Au moment où SANY se met en marche en Espagne, la Commission européenne a engagé un combat juridique sans précédent contre les fabricants chinois. Le 9 avril 2024, Bruxelles a lancé sa première enquête officielle sous le nouveau règlement européen sur les subventions étrangères (Foreign Subsidies Regulation, ou FSR), visant explicitement les éoliens chinois en Espagne, Grèce, France, Roumanie et Bulgarie. Le 3 février 2026, la Commission est passée à la vitesse supérieure en ouvrant une enquête approfondie contre Goldwind, leader mondial des fabricants chinois, soupçonné d’avoir reçu des subventions massives, des prêts préférentiels et des avantages fiscaux. C’est la première fois qu’un fabricant unique d’éoliennes chinois est ciblé nommément.

Margrethe Vestager, vice-présidente exécutive de la Commission chargée de la concurrence, ne mâche pas ses mots. Elle a déclaré que « l’excès de capacité subventionnée des éoliennes chinoises est dangereux pour notre compétitivité et menace notre sécurité économique ». Et elle a clairement averti que « nous ne devons pas répéter les erreurs commises en perdant notre industrie solaire ». Rappelons qu’entre 2008 et 2015, l’industrie solaire européenne avait été littéralement laminée par les fabricants chinois, soutenus à coup de milliards par Pékin. Les noms de Q-Cells, Solon, BP Solar et bien d’autres ne disent plus rien à personne aujourd’hui. C’est exactement le scénario que la Commission veut éviter pour l’éolien, secteur qui pèse 49 milliards d’euros de PIB et 300 000 emplois dans l’Union, avec un objectif officiel de 500 000 emplois en 2030.

Sauf que pendant que Bruxelles enquête, le terrain bouge déjà. Mingyang Smart Energy a annoncé en octobre 2025 un investissement de 1,5 milliard de livres sterling au Royaume-Uni (ce qui place le projet hors UE et donc hors champ de l’enquête FSR) pour bâtir une usine d’assemblage complète d’éoliennes. Envision multiplie les contrats à long terme dans le monde, dont un récent contrat de 630 MW au Brésil avec un service de 30 ans. Et donc SANY vient de s’installer en Espagne avec une stratégie d’européanisation à marche forcée, tour en acier locale comprise, ce qui complique considérablement la qualification de « subvention déloyale » que la Commission pourrait lui opposer.

Le risque, pour Bruxelles, est de courir après un train qui a déjà quitté la gare. La Commission a mis presque deux ans entre l’ouverture de l’enquête préliminaire en avril 2024 et le passage à la phase approfondie en février 2026. À ce rythme, une décision finale sur Goldwind pourrait n’arriver qu’en 2027 ou 2028. Pendant ce temps, les Chinois continueront à signer des contrats, à monter des partenariats locaux et à s’installer dans le paysage. Margrethe Vestager peut bien lever les bras au ciel, l’instrument FSR est encore neuf, lent à manier, et tourné principalement vers la dissuasion plus que vers la sanction effective. C’est précisément ce que SANY a calculé en choisissant l’Espagne, marché ouvert et déjà saturé d’éoliennes étrangères, pour son baptême européen.

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Quand la rhétorique se heurte aux soudures locales

Sur le papier, l’Europe pèse encore 12 % du marché mondial 2025 et garde une avance technologique solide sur l’offshore où Siemens Energy domine encore le segment hors Chine mais l’érosion est tangible.

Si l’UE prend la mesure du danger (et le voit comme une menace stratégique à la hauteur de ce que fut le solaire dans les années 2010), elle peut encore enrayer la machine. Cela suppose d’agir vite, d’imposer des règles strictes d’origine, et probablement d’accepter de payer un peu plus cher pour ses turbines pendant quelques années. Si elle continue à enquêter sans frapper, elle laissera l’éolien rejoindre le solaire dans le cimetière des industries européennes perdues.

Le verdict sera connu d’ici 2028. D’ici là, SANY tournera tranquillement sur les terres de Saragosse, son ISP local entretiendra ses pales chinoises, et Grupo Jorge produira du jambon avec une électricité durable et économique. À première vue, tout le monde y gagne… sauf l’industrie européenne.

Sources :

SANY Renewable Energy, The First Chinese Large-MW Wind Turbine Is Now Standing in Spain (24 juin 2026)
https://www.linkedin.com/company/sany-renewable-energy /
Annonce officielle de SANY sur LinkedIn de la mise en service de la première éolienne grande puissance chinoise en Espagne.

BloombergNEF, Chinese Turbine Suppliers Seize the Spotlight as Global Wind Power Installations Hit All-Time High (9 mars 2026)
https://about.bnef.com/insights/clean-energy/chinese-turbine-suppliers-seize-the-spotlight-as-global-wind-power-installations-hit-all-time-high-bloombergnef-report-shows /
Rapport annuel BloombergNEF avec le classement mondial 2025 des fabricants d’éoliennes et la chute de Vestas hors du top 5.

GreentechLead, Global Wind Turbine Installations Jump 23% in 2025 as Vestas Crosses 200 GW and Chinese OEMs Dominate Market: GWEC (14 mai 2026)
https://greentechlead.com/wind/global-wind-turbine-installations-jump-23-in-2025-as-vestas-crosses-200-gw-and-chinese-oems-dominate-market-gwec-53396 /
Données 2025 du Global Wind Energy Council (GWEC) sur le marché mondial de l’éolien et les capacités installées par fabricant.

WindEurope, EU starts investigation into Chinese wind turbines under new Foreign Subsidies Regulation (avril 2024)
https://windeurope.org/news/eu-starts-investigation-into-chinese-wind-turbines-under-new-foreign-subsidies-regulation /
Annonce officielle de l’enquête de la Commission européenne contre les fabricants chinois d’éoliennes et déclarations de Margrethe Vestager.

EU Perspectives, Commission launches subsidy probe into Chinese €7bn wind turbine manufacturer (3 février 2026)
https://euperspectives.eu/2026/02/commission-launches-probe-wind-turbine-manufacturer /
Détails de l’ouverture de l’enquête approfondie de l’UE contre Goldwind sous le règlement Foreign Subsidies Regulation.

Image de mise en avant : Zuera, Aragón – crédit : Wilton (Wikimedia Commons)

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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