La même semaine, devant le même régulateur américain, deux jeunes pousses du réacteur au plomb ont déposé le même dossier pour une raison identique : fabriquer elles-mêmes leur combustible.
Le 6 août 2026, l’Américain First American Nuclear, plus connu sous son acronyme FANCO, et le franco-italien newcleo ont chacun remis à la Commission de réglementation nucléaire américaine (la NRC) un plan d’engagement réglementaire pour construire leur propre usine de combustible sur le sol des États-Unis.
Il s’agit fans les deux cas de société qui développant un réacteur rapide refroidi au plomb, avec un calendrier qui vise le début des années 2030, et une même conviction : dans le nucléaire de demain, celui qui ne maîtrise pas son carburant restera à la merci des autres.
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La même semaine, FANCO et newcleo ont soumis à la NRC un plan d’engagement réglementaire pour construire leur propre usine de combustible sur le sol des États-Unis
Pourquoi vouloir fabriquer son propre combustible ?
Un réacteur ne vaut rien sans le combustible taillé pour lui. Or les réacteurs avancés de la génération IV (censés être plus sûrs et plus compacts), ne tournent pas au combustible ordinaire des centrales actuelles. La plupart réclament du HALEU, un uranium faiblement enrichi mais à teneur relevée, entre 5 et 20 % d’uranium 235, contre moins de 5 % pour le parc classique. Le problème, c’est que ce HALEU manque cruellement, et que les États-Unis ont longtemps dépendu de la Russie pour s’en fournir. Un réacteur flambant neuf sans carburant disponible, c’est une Ferrari sans essence.
D’où la stratégie que partagent FANCO et newcleo : ne pas attendre qu’un fournisseur veuille bien les servir, mais bâtir leur propre filière de combustible, intégrée à leurs réacteurs. C’est un pari lourd, coûteux mais parfaitement logique quand la pénurie menace. Là où les deux entreprises divergent, c’est sur la matière première et cette divergence raconte deux visions du nucléaire.
FANCO : fabriquer du neuf
Côté américain, la logique est celle de la production de combustible frais. FANCO, société installée à Indianapolis, développe EAGL-1, un petit réacteur modulaire de 240 mégawatts électriques refroidi au plomb-bismuth, un alliage métallique liquide. L’usine dont elle vient de soumettre le dossier transformerait du HALEU en combustible céramique à l’oxyde d’uranium, prêt à être chargé dans le cœur. L’entreprise revendique d’ailleurs le titre de seul réacteur américain refroidi au plomb-bismuth, un caloporteur qui a pour lui de ne pas s’enflammer au contact de l’air ou de l’eau, contrairement au sodium développé par d’autres acteurs du nucléaire avancé, mais qui traîne deux difficultés : la corrosion des aciers et la production de polonium 210, un élément redoutablement radiotoxique.
FANCO ne manque pas d’alliés de poids. Le canadien AtkinsRéalis, l’ex-SNC-Lavalin, s’est engagé sur une alliance de vingt ans pouvant représenter jusqu’à 250 millions de dollars (environ 213 millions d’euros) de prestations d’ingénierie sur les cinq premières années. Le coréen Hyundai Engineering & Construction a signé de son côté un accord-cadre en juillet 2026. L’ensemble s’inscrit dans un vaste parc nucléaire projeté en Indiana, dont l’entreprise vise la première production d’électricité en 2033, avec une astuce pour patienter : une solution baptisée Bridge Power, qui produit d’abord de l’électricité au gaz en attendant que le réacteur soit autorisé.
newcleo : recycler du vieux
Côté européen, la philosophie est inverse. newcleo, fondé en 2021 par le physicien-entrepreneur Stefano Buono, un ancien du CERN, ne veut pas enrichir d’uranium neuf : il veut recycler des déchets. Son usine américaine, elle aussi soumise à la NRC le 6 août, fabriquerait du MOX, un combustible à base d’oxydes mêlés d’uranium et de plutonium récupérés sur du combustible usé et sur des stocks militaires excédentaires.
Son réacteur, le LFR-AS-200, est lui aussi un réacteur rapide au plomb, mais au plomb pur.

newcleo lorgne Savannah River, en Caroline du Sud, précisément là où les États-Unis ont englouti des milliards dans une usine MOX finalement abandonnée à l’état de carcasse. Reprendre le flambeau au même endroit tient autant du symbole que du défi. La société, qui a déjà levé quelque 780 millions de dollars (environ 660 millions d’euros) et prépare son entrée au Nasdaq, avance en parallèle sur son sol d’origine : un premier prototype non nucléaire à échelle réelle est attendu cette année en Italie, une énorme cuve remplie de plomb fondu et chauffée à l’électrique pour répéter les gestes avant de passer au vrai combustible, et un premier réacteur est espéré en France « dès 2032 ».
Un marché qui aiguise les appétits
Si deux continents se pressent ainsi au portillon, c’est que l’enjeu est colossal. Après des décennies de désamour, le nucléaire revient en grâce, poussé par la décarbonation et par la faim d’électricité des centres de données. Les petits réacteurs modulaires en sont la coqueluche : l’Agence internationale de l’énergie estime que leur capacité installée dans le monde pourrait atteindre 40 gigawatts d’ici 2050, et que les investissements du secteur passeraient d’environ 5 milliards de dollars aujourd’hui (près de 4,3 milliards d’euros) à quelque 25 milliards (environ 21 milliards d’euros) d’ici une dizaine d’années.
Prudence, toutefois, avec les projections : les cabinets d’études s’étripent sur les montants, et les estimations de marché à l’horizon 2035 varient du simple au double selon les hypothèses retenues. Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, c’est le foisonnement. L’Agence internationale de l’énergie atomique recense plus de 80 projets de réacteurs modulaires dans le monde, et l’agence nucléaire de l’OCDE en dénombre même 127.
Beaucoup d’ambition, encore peu de béton
Reste à ne pas se laisser griser. Ce que les deux entreprises ont déposé début août, ce sont des plans d’engagement réglementaire, une invitation à dialoguer avec le régulateur, pas des permis de construire et encore moins des chantiers.
Aucun des deux réacteurs ne fonctionne à ce jour et aucune des deux usines n’est encore autorisée. Le retraitement du combustible à l’échelle industrielle, sur lequel repose une partie du récit, reste lui-même une promesse plus qu’une réalité éprouvée aux États-Unis, et les objectifs de « cycle fermé » avec réduction drastique des déchets sont pour l’instant des cibles de conception.
Les calendriers 2032-2033 doivent donc être lus pour ce qu’ils sont : des ambitions d’entreprises, dans un secteur passé maître dans l’art des retards. L’histoire récente du nucléaire avancé est un cimetière de dates promises et non tenues, et rien ne garantit que ces deux-là feront exception.
Il n’empêche. Que deux acteurs partis de continents différents, avec des technologies cousines et des visions opposées du combustible, convergent le même jour vers le même guichet américain en dit long sur l’époque.
La bataille du nucléaire de demain ne se jouera pas seulement sur les réacteurs, mais sur la capacité à les nourrir. Rendez-vous dans quelques années pour savoir lequel, du neuf ou du recyclé, aura eu raison le premier !
Récapitulatif FANCO vs newcleo
| Critère | FANCO (États-Unis) | newcleo (franco-italien) |
|---|---|---|
| Réacteur | EAGL-1, 240 MWe | LFR-AS-200, réacteur rapide |
| Caloporteur | Plomb-bismuth | Plomb pur |
| Combustible visé | HALEU, uranium enrichi neuf | MOX, uranium et plutonium recyclés |
| Philosophie | Produire du combustible frais | Valoriser les déchets existants |
| Usine US soumise à la NRC | 6 août 2026 | 6 août 2026 |
| Premier réacteur visé | Vers 2033 (Indiana) | Vers 2032 (France) |
| Financement affiché | Alliance AtkinsRéalis, Hyundai E&C | ~780 M$ levés, cap sur le Nasdaq |
Sources principales :
- American Nuclear Society (Nuclear Newswire), FANCO informs NRC of its intent to build HALEU fuel fabrication facility (19 août 2026)
https://www.ans.org/news/2026-08-19/article-8308/fanco-informs-nrc-of-its-intent-to-build-haleu-fuel-fabrication-facility/
Dépôt du plan d’engagement réglementaire pour l’usine de combustible HALEU, régime 10 CFR Part 70, distinction avec le plan réacteur déposé plus tôt dans l’année. - The Republic, Fanco taking steps toward Indiana nuclear plant ambitions (13 juin 2026)
https://www.therepublic.com/2026/06/13/fanco-taking-steps-toward-indiana-nuclear-plant-ambitions/
Alliance de vingt ans avec AtkinsRéalis (250 millions de dollars sur cinq ans), ambition de 1 à 2 gigawatts en Indiana, solution transitoire Bridge Power au gaz. - Energy Intelligence, Newcleo CEO on Going Public and Shifting Toward the US Market (15 juin 2026)
https://www.energyintel.com/0000019e-b0b5-d9f4-adfe-fdfd5c560000
Levée d’environ 780 millions de dollars, entrée en Bourse au Nasdaq via un SPAC, réorientation stratégique vers le marché américain.
Image de mise en avant : Représentation stylisée d’un parc énergétique FANCO. (Image : FANCO)





