Encore une pépite française du nucléaire innovant qui avance discrètement, mais méthodiquement.
Blue Capsule Technology vient de dévoiler mi-juillet 2026 les premières photos de son installation expérimentale ELISE, en cours d’assemblage dans les ateliers de CSTI Groupe à Peyrolles-en-Provence.
Une boucle de sodium liquide haute température de neuf mètres de haut, qui doit reproduire fidèlement les conditions du futur petit réacteur modulaire (SMR) développé par cette jeune entreprise aixoise, spin-off du CEA.
À terme, le projet prévoit un réacteur enterré capable de produire de la chaleur à 700 °C.
Décryptage d’un chantier qui pourrait bien s’inscrire dans une belle relance de la filière française du sodium nucléaire.
Lire aussi :
- La France ne reproduira pas les erreurs des turbines Arabelle et sécurise une autre entreprise vitale pour tout le secteur nucléaire de l’Hexagone : Sebim
- La France ne veut pas tomber « en panne sèche » et sécurise un approvisionnement de 2 500 tonnes d’uranium par an pour ses centrales nucléaires en Mongolie
ELISE, la boucle sodium qui prend forme à Peyrolles
C’est à Peyrolles-en-Provence dans les Bouches-du-Rhône, dans les ateliers du groupe industriel CSTI, qu’assemblage après assemblage prend corps ELISE, l’installation expérimentale de sodium à haute température de Blue Capsule Technology.
Les premières photos publiées mi-juillet 2026 sur les réseaux sociaux de l’entreprise montrent la structure d’accueil peinte en bleu vif, les grandes cuves cylindriques en acier inoxydable brossé, et déjà quelques composants principaux qui commencent à prendre place au milieu du chantier.
Le chantier a démarré le 18 février 2026 à Peyrolles, en partenariat avec CSTI Groupe (dirigé par Nicolas Corselle, également nouvel investisseur au capital de Blue Capsule depuis cette date). L’idée est de construire à taille réelle une boucle qui reproduit exactement les conditions dans lesquelles fonctionnera le futur réacteur commercial de la boîte.
Une fois assemblée, l’installation atteindra neuf mètres de haut, fera circuler du sodium liquide chauffé jusqu’à 750 °C, et permettra de mesurer précisément le comportement de ce caloporteur exigeant dans les conditions extrêmes de la haute température. On parle notamment de thermohydraulique (comment le fluide circule et transfère la chaleur), de circulation naturelle par convection, et d’élimination passive de la chaleur en cas d’incident. Trois briques fondamentales pour valider la sûreté et l’efficacité du réacteur à venir.
Détail qui a son importance : ELISE sera la première installation de ce type en France, et Blue Capsule a annoncé dès le départ que la plateforme serait ouverte à d’autres acteurs institutionnels ou industriels de la filière nucléaire tricolore. Un geste plutôt intelligent qui devrait renforcer les liens avec le CEA voisin (Cadarache est à seulement quinze kilomètres) et avec les autres startups de l’écosystème. Blue Capsule est également soutenue par France 2030, Bpifrance et le fournisseur français historique de sodium métallique MSSA S.A.S basé à Pomblière-Saint-Marcel en Savoie.
La fiche technique du futur réacteur Blue Capsule
Blue Capsule ne développe pas un SMR grand public destiné à produire de l’électricité pour le réseau, mais un réacteur pointu conçu pour un marché très spécifique : la chaleur industrielle décarbonée.
Ciment, hydrogène, chimie lourde, métallurgie, ammoniac, alumine et autres industries voraces en énergie qui n’ont aujourd’hui aucune alternative viable au gaz naturel pour leurs procédés à haute température. Un marché estimé à plusieurs centaines de milliards d’euros à horizon 2050.

L’installation est actuellement en construction à Peyrolles-en-Provence, dans le sud de la France, en collaboration avec CSTI GROUPE, avec le soutien de France 2030, Bpifrance, MSSA S.A.S (Métaux Spéciaux) et CEA – crédit ; Blue Capsule Technology.
Voici les principales caractéristiques du concept.
| Caractéristique | Valeur |
|---|---|
| Type de réacteur | Petit réacteur modulaire à haute température refroidi au sodium (RNR-Na) |
| Puissance thermique | 150 MW thermiques |
| Puissance électrique | 50 MW électriques |
| Température de chaleur | Jusqu’à 700 °C |
| Température de vapeur | Jusqu’à 650 °C |
| Combustible | TRISO faiblement enrichi (LEU inférieur à 5 %) |
| Caloporteur | Sodium liquide |
| Configuration | Capsule enterrée à proximité des sites industriels clients |
| Refroidissement final | Sans eau (adapté aux zones arides) |
| Durée de vie | 60 ans |
| Coût cible chaleur industrielle | Environ 60 dollars par MWh (soit environ 51 euros) |
| Cibles industrielles | Ciment, hydrogène, chimie, métallurgie, ammoniac, alumine |
| Statut réglementaire | Phase 2 ASNR (dialogue technique préparatoire) depuis mai 2025 |
| Calendrier première tête de série | Début des années 2030 |
Le sodium nucléaire français, une histoire à rebonds
Le sodium comme caloporteur nucléaire, ce n’est pas nouveau en France… loin de là !
Le pays a même été un pionnier mondial du sujet pendant plus de cinquante ans. Tout démarre en 1967 avec le réacteur Rapsodie à Cadarache, un petit démonstrateur de 20 mégawatts qui fonctionnera sans accroc pendant seize ans.
Vient ensuite Phénix, mis en service à Marcoule dans le Gard en 1973 : 250 MWe, un vrai prototype industriel, qui a tourné pendant trente-six ans sans incident majeur jusqu’à son arrêt en 2009.
Puis Superphénix à Creys-Malville dans l’Isère : 1 240 MWe, mis en service en 1985, arrêté prématurément en 1997 sur décision politique de Lionel Jospin après une série de problèmes techniques et sous la pression des Verts.
Puis vint ASTRID (Advanced Sodium Technological Reactor for Industrial Demonstration), un ambitieux projet de démonstrateur de nouvelle génération, lancé en 2010 et développé avec le CEA. Après neuf ans d’études et plusieurs centaines de millions d’euros investis, le gouvernement français abandonne définitivement le projet en 2019, considéré comme trop coûteux dans un contexte de prix du gaz alors très bas. Une décision qui aura peiné toute la communauté nucléaire française et qui, avec le recul, ressemble à une belle occasion manquée : à peine six ans plus tard, la crise énergétique européenne et la nécessité de décarboner l’industrie changent radicalement le contexte !
C’est de ce vivier d’anciens spécialistes du sodium, formés au CEA sur les programmes Phénix, Superphénix et surtout ASTRID, que renaît aujourd’hui la filière. Blue Capsule et son voisin aixois Otrera (également spin-off CEA fondée en 2024, portée par Frédéric Varaine, ancien responsable du programme ASTRID) sont les deux principaux héritiers de cet héritage industriel. Deux boîtes cousines, deux approches complémentaires. Otrera vise un réacteur sodium de 300 MWth pour la cogénération classique électricité-chaleur. Blue Capsule, elle, joue une carte plus originale avec un réacteur beaucoup plus chaud (700 °C contre 500 °C environ pour un sodium classique) pour attaquer spécifiquement le marché de la chaleur industrielle à très haute température, un segment que personne n’occupe encore.
À côté de ce duo sodium, la nouvelle génération française SMR compte également Stellaria (sels fondus, prototype Alvin à Cadarache), Jimmy Energy (réacteur graphite-gaz haute température, industrialisation en cours au Creusot pour livrer son premier client fin 2026), Calogena (eau pressurisée pour réseaux de chaleur), Hexana (surgénérateur premier prototype dans le Gard), et Archeos (eau légère basse température).
Une vraie constellation de projets, chacun sur son créneau, tous soutenus par le programme France 2030 (environ un milliard d’euros au total pour les réacteurs innovants).
Une accélération méthodique dans le silence des ateliers
Blue Capsule fait tout pour éviter les faux départs qui ont plombé certains de ses concurrents (la faillite de Naarea en janvier 2026 est encore dans toutes les têtes de la filière). L’entreprise a été fondée en novembre 2022 par Edouard Hourcade (président) et une équipe d’anciens du CEA, avec un accord de partenariat CEA étendu en mai 2024 qui donne à Blue Capsule accès à l’expertise historique française sur le sodium, les matériaux, les composants et le combustible TRISO. La levée de fonds de 2 millions d’euros de juillet 2024 a été suivie début 2026 par une nouvelle entrée d’investisseurs stratégiques : CSTI Groupe, Robatel (spécialiste du transport nucléaire) et Helionix rejoignent les actionnaires historiques Eren Groupe, Exergon, AUDACIA Coinvest et CEA Investissement.
Côté réglementaire, Blue Capsule est en Phase 2 (dialogue technique préparatoire) avec l’ASNR depuis mai 2025, un jalon important qui prépare la future demande de licence de construction. Côté partenariats industriels, la liste est impressionnante pour une jeune boîte : Framatome, Egis, Veolia Nuclear Solutions, Laborelec, Mersen, DigIntel, BJS et CSTI Groupe forment un carré d’as très solide pour une entreprise qui n’a pas quatre ans d’existence.
Le calendrier annoncé reste ambitieux mais crédible : ELISE en cours de montage, tests de la boucle sodium fin 2026 et 2027, prototype non nucléaire en 2027-2028, construction du réacteur en 2029-2030, première tête de série au début des années 2030.
Nul doute que les mois à venir et les premiers tests sur ELISE nous permettront d’y voir plus clair sur ce projet qui ambitionne de remettre la France en selle sur une technologie où elle fut pionnière : les réacteurs à caloporteur sodium.
Sources :
- Blue Capsule Technology (LinkedIn), Des composants à la validation (juillet 2026)
https://www.linkedin.com/company/bluecapsule-technology
Publication officielle des premières photos des composants d’ELISE assemblés à Peyrolles-en-Provence, précisions techniques (750 °C, 9 mètres), partenaires cités (CSTI Groupe, France 2030, Bpifrance, MSSA, CEA). - Nuclear Engineering International, Blue Capsule starts ELISE project (24 février 2026)
https://www.neimagazine.com/news/blue-capsule-starts-elise-project/
Contexte industriel, précisions ASNR Phase 2 (mai 2025), partenariats CEA, Framatome, Egis, Robatel, Veolia Nuclear Solutions. - Sfen (Société française d’énergie nucléaire), Jimmy et Calogena franchissent une nouvelle étape (mars 2026)
Panorama complet de la filière SMR française pour la chaleur industrielle, positionnement Blue Capsule dans l’écosystème France 2030.





