L’Europe sait inventer mais elle a nettement plus de mal à vendre ce qu’elle invente.
Le rapport fait 98 pages, il est signé par l’OEB avec l’ASTP et l’institut allemand Fraunhofer ISI, et il est sorti en octobre 2026. Ses auteurs ont passé au crible plus de 800 structures chargées de faire sortir les inventions des laboratoires publics, et interrogé 22 professionnels du secteur.
Le résultat est sans appel : les universités européennes déposent plus de brevets que jamais, mais elles perdent la course en route, pendant que les États-Unis gardent la main et que la Chine prend des raccourcis.
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Contrairement à une idée reçue, les universités européennes n’ont jamais autant breveté mais elle ne savent pas à profiter
En 2006, les universités, organismes publics de recherche et hôpitaux européens étaient impliqués dans 3 235 demandes de brevets déposées auprès de l’OEB. En 2023, le compteur affichait 8 138. Soit deux fois et demie plus en dix-sept ans, ce qui n’est pas rien.
Derrière la statistique, il y a un changement de culture. Pendant longtemps, les chercheurs européens laissaient leurs industriels partenaires s’occuper des brevets. Désormais, les universités prennent elles-mêmes possession de leurs trouvailles. En 2020, environ la moitié des brevets universitaires européens étaient déposés directement par les établissements concernés, à peu près comme aux États-Unis.
Signe moins encourageant, la machine semble marquer le pas. Après un sommet en 2023, le nombre de demandes impliquant la recherche publique européenne est redescendu à 7 971 en 2025. La baisse est modeste, autour de 2 %, mais elle interrompt presque vingt années de hausse. Plusieurs responsables interrogés par l’OEB évoquent des budgets de propriété intellectuelle sous pression, sans que le lien soit formellement établi.
Un brevet qui dort coûte quand même de l’argent
Imaginons un laboratoire qui met au point un matériau miracle pour les batteries électriques. Les résultats du banc d’essai sont excellents, l’université dépose un brevet pour protéger la trouvaille.
L’histoire commence en réalité ici, elle est loin d’être finie.
Il faut maintenant vérifier que le matériau tient la route hors du laboratoire, fabriquer des prototypes, trouver un industriel capable de produire des tonnes de poudre et convaincre des investisseurs de signer des chèques. Comptez plusieurs années, sans la moindre certitude. Pendant tout ce temps, le brevet continue de coûter, parce que son propriétaire doit payer des annuités pour maintenir la protection dans chaque pays où il la souhaite.
C’est là que le fossé transatlantique devient visible. Parmi les brevets universitaires détenus directement par les établissements et délivrés par l’OEB, 59,3 % des brevets européens étudiés étaient encore maintenus après dix ans, contre 73,7 % pour leurs équivalents américains.
Un écart de 14,4 points, qui prouve que les laboratoires américains ont souvent les moyens de pousser plus longtemps, le temps qu’un industriel finisse par mordre.
Sept personnes pour tout faire
Pour mieux comprendre où ça coince, l’OEB s’est penché sur les bureaux de transfert de technologie, baptisés technology transfer offices en anglais, ou TTO en abrégé. Leur travail consiste à repérer les inventions prometteuses, les protéger, trouver les entreprises susceptibles de les exploiter, négocier les contrats, parfois aider les chercheurs à créer leur propre startup.
Sur 809 structures étudiées en Europe, 90,5 % tombent dans la catégorie des petites et moyennes équipes. Le bureau médian compte 6,7 salariés en équivalent temps plein. Moins de sept personnes, donc, pour couvrir la biotechnologie, les matériaux, les logiciels, les contrats industriels et le financement des jeunes pousses.
Difficile de prétendre à l’excellence sur tous les tableaux à la fois.
L’étude cite même une équipe de douze personnes chargée d’accompagner environ 7 000 chercheurs. À ce régime, certaines inventions passent fatalement à la trappe, non parce qu’elles sont mauvaises, mais parce que personne n’a eu le temps de s’en occuper au bon moment.
Les chiffres le confirment : à profil comparable, les bureaux disposant de deux fois plus de personnel génèrent 53 % de créations de startups supplémentaires et 21 % d’accords de licence en plus.
Les Américains ont la routine, les Chinois ont les plateformes
Aux États-Unis, le transfert de technologie n’est pas né d’hier. Il s’est mis en place dans les années 1980, et les universités disposent aujourd’hui d’équipes rodées, de carnets d’adresses garnis et d’investisseurs qui connaissent la musique.
Pékin, de son côté, pousse des plateformes numériques qui marient les brevets des laboratoires publics aux besoins des entreprises, en s’appuyant sur l’intelligence artificielle pour repérer les applications industrielles possibles. Des centres de transfert régionaux poussent partout, de même que des installations pour tester les inventions à plus grande échelle. Certains dispositifs permettent même à une entreprise d’exploiter une technologie avant d’en avoir intégralement payé les droits.
Une invention qui dort dans un tiroir ne nourrit personne, aussi brillante soit-elle sur le papier. La question devient brûlante dans les secteurs qui cherchent à se libérer de leurs dépendances : batteries, matériaux, électronique, énergie, biotechnologies. Le pays qui finance la recherche n’est pas forcément celui qui en empochera les retombées industrielles.
En Europe, le CNRS fait la course en tête
Dans ce paysage, la France tient plutôt bien son rang. Selon les données publiées par l’OEB le 22 octobre 2026, le CNRS a été, en 2025, la première institution de recherche publique européenne par le nombre de demandes de brevets déposées, avec 729 demandes sur l’année. Un record qui prolonge une tendance de fond, puisque le même office le plaçait déjà en tête des dépôts cumulés entre 2001 et 2020.
Le fer de lance, c’est la pharmacie, avec 168 brevets, soit 22 % du portefeuille annuel. Derrière le CNRS, quatre autres institutions tricolores figurent dans le haut du classement européen : le CEA en troisième position, l’Inserm en quatrième, l’Université Paris Cité en neuvième et Sorbonne Université en onzième. L’OEB signale par ailleurs, via son outil Deep Tech Finder, que la France se classe deuxième en Europe pour le nombre de jeunes pousses issues de la recherche publique, derrière le Royaume-Uni.
Mehdi Gmar, directeur général délégué à l’innovation du CNRS, replace tout cela dans la perspective industrielle. Il rappelle que l’organisme s’appuie, en 2025, sur un portefeuille de près de 9 000 familles de brevets, dont un tiers détenus en copropriété avec des partenaires industriels, via sa filiale CNRS Innovation. Pour lui, l’enjeu désormais n’est plus de produire des brevets, mais d’amplifier l’impact économique de cette production au service d’une souveraineté technologique européenne.
La piste française des SATT
L’OEB consacre également plusieurs pages à un dispositif français : les Sociétés d’accélération du transfert de technologies, les SATT. Nées à partir de 2012 dans le cadre du Programme d’investissements d’avenir, elles permettent à plusieurs universités, écoles et organismes de recherche de mettre en commun leurs spécialistes de la propriété intellectuelle, du financement et du développement industriel. Une petite fac n’a donc plus besoin d’avoir tout le monde sous son toit.
Les SATT peuvent même financer des prototypes et des essais complémentaires, pour amener une technologie à un niveau de maturité acceptable pour un industriel.
| Indicateur | Résultat à janvier 2026 |
|---|---|
| Projets d’innovation analysés | Plus de 21 000 |
| Dépôts prioritaires de brevets | Plus de 4 650 |
| Accords de licence signés | 2 357 |
| Startups deeptech créées avec leur concours | 987 |
| Fonds levés par ces startups | 4,4 milliards d’euros |
| Emplois générés | Environ 7 400 |
Les SATT n’ont bien sûr pas tout fait toutes seules : ni financé seules les startups, ni créé seules les 7 400 emplois. Elles ont surtout montré qu’un accompagnement mutualisé peut permettre à une invention de poursuivre sa route une fois sortie du laboratoire. L’OEB y voit un modèle dont d’autres pays européens pourraient s’inspirer, sans forcément le copier à l’identique.
L’Europe a déjà la matière grise. Pour les prochaines batteries, les prochains médicaments, les prochains matériaux, elle devra apprendre à ne plus la laisser filer entre les mains de ceux qui, ailleurs, savent la cueillir.
Sources :
- Office européen des brevets (OEB), Europe’s technology transfer landscape: the current state, challenges and avenues for development of technology transfer offices (octobre 2026)
Rapport de 98 pages réalisé avec l’ASTP et le Fraunhofer ISI, portant sur les brevets universitaires et les structures de transfert de technologie en Europe, aux États-Unis et en Chine. - Réseau SATT, Chiffres clés du réseau SATT à janvier 2026 (contribution intégrée au rapport de l’OEB)
Données sur les projets analysés, les licences signées, les startups créées et les fonds levés depuis 2012.




