La France n’avait pas prévu que ce métal dont elle est le premier producteur mondial vaudrait cher au point de se le faire voler 6 fois : l’hafnium

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Dans la nuit du 21 au 22 octobre 2026, plusieurs centaines de kilos de hafnium ont disparu de l’usine Framatome de Jarrie, en Isère.

Un site classé Seveso seuil haut (installation industrielle qui manipule, fabrique, emploie ou stocke des substances dangereuses), pointé par les syndicats comme sous-protégé, et qui vient de connaître son sixième vol en sept ans.

Le butin, estimé à plusieurs millions d’euros, concerne un métal dont très peu de gens avaient entendu parler il y a cinq ans, et qui vaut aujourd’hui plus cher au kilo qu’un lingot d’argent.

Petit tour du propriétaire sur un métal rare dont la France est le premier producteur mondial : le hafnium !

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L’affaire a été rendue publique dans les médias le samedi 24 octobre. Dans la nuit du mercredi au jeudi précédent, des voleurs ont pénétré dans l’enceinte de l’usine Framatome de Jarrie, en banlieue sud de Grenoble, malgré la présence d’un intérimaire sur place. En quelques minutes, selon les premiers éléments de l’enquête confiée à la section de recherches de la gendarmerie de Grenoble, ils ont emporté plusieurs centaines de kilos de cristaux de hafnium. L’estimation chiffrée reste officiellement floue, « plusieurs millions d’euros ». Au cours actuel du métal, elle n’a rien d’exagéré, et c’est tout l’intérêt de ce dossier.

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Un métal à plus de 11 000 euros le kilo

Entre mai 2024 et octobre 2025, le kilo de hafnium métallique s’échangeait autour de 5 000 dollars sur les marchés spécialisés, un prix déjà respectable mais stable depuis plusieurs années. En novembre 2025, Pékin a imposé un contrôle à l’exportation sur une liste de métaux stratégiques, hafnium compris. En parallèle, la demande des fonderies de semi-conducteurs est partie en flèche sous l’effet des investissements massifs dans les puces d’intelligence artificielle. Résultat, selon les relevés de Shanghai Metals Market publiés en juin 2026, le kilo de hafnium hors de Chine culminait à 13 114,75 dollars en avril 2026, soit environ 11 150 euros au cours de l’automne. Une hausse de 160 % en moins de six mois !

Avec « plusieurs centaines de kilos » dérobés et un cours autour de 11 150 euros le kilo, le préjudice se chiffre vraisemblablement entre 3 et 10 millions d’euros (selon qu’on parle de 300 ou de 900 kilos). Pour un métal, c’est beaucoup. En valeur, le kilo de hafnium coûte aujourd’hui une fois et demie le prix de l’argent au kilo, et environ cent fois le prix du cuivre.

La différence tient à la rareté géologique du métal, à la complexité de son extraction, et surtout au fait qu’il n’existe qu’une poignée d’usines au monde capables d’en fabriquer.

À quoi sert le hafnium ?

Le hafnium (symbole Hf, numéro atomique 72) est un métal argenté brillant, dur, résistant à la corrosion, qui fond à 2 233 °C. Ces propriétés expliquent son spectre d’usages très particulier, concentré sur trois marchés majeurs.

Le premier, et le plus volumineux, concerne les superalliages à base de nickel. En ajoutant 1 à 2 % de hafnium à ces alliages, les métallurgistes obtiennent des matériaux capables de résister à des températures supérieures à 1 100 °C sans se déformer. Ces superalliages équipent les aubes de turbines haute pression des turboréacteurs modernes, celles qui tournent dans la partie la plus chaude du moteur, juste en sortie de chambre de combustion. On en trouve dans le M88 qui propulse le Rafale, dans le F135 du F-35 américain, dans tous les gros moteurs civils de type GE9X ou Trent XWB. Les superalliages absorbent à eux seuls 45 à 60 % de la production mondiale de hafnium selon les comptes.

On retrouve de l'hafnium jusque dans le moteur M88 du Rafale - crédit : Safran
On retrouve de l’hafnium jusque dans le moteur M88 du Rafale – crédit : Safran

Le deuxième marché, c’est le nucléaire. Le hafnium a une propriété rare : il absorbe les neutrons thermiques comme une éponge. Cette caractéristique en fait un matériau idéal pour les barres de contrôle qu’on insère dans les cœurs de réacteurs pour maîtriser la réaction en chaîne. L’armée américaine en utilise massivement dans les cœurs compacts des sous-marins nucléaires d’attaque, où la place manque et où le hafnium remplace avantageusement les mélanges bore-cadmium classiques. Le nucléaire représente aujourd’hui 10 à 15 % de la demande.

Le troisième marché est le plus récent et le plus explosif. Depuis les années 2010, l’industrie des semi-conducteurs a adopté l’oxyde de hafnium (HfO₂) pour fabriquer les grilles dites high-k des transistors avancés, celles qui équipent les puces à 7, 5 et 3 nanomètres. Chaque smartphone, chaque GPU d’intelligence artificielle, chaque mémoire HBM contient aujourd’hui du hafnium en couche atomique. Ce marché pesait 3 % de la demande il y a dix ans, il s’envole aujourd’hui, et c’est lui qui tire les cours vers le haut. On trouve aussi du hafnium dans les électrodes de découpe plasma industrielle, et dans les alliages niobium-hafnium qui équipent les tuyères des moteurs Merlin du Falcon 9 de SpaceX.

Pourquoi Jarrie, et pourquoi la France

Il n’y a aucun gisement français de hafnium, et le pays n’est pas spécialement doté en zirconium non plus. Alors pourquoi la France est-elle le premier producteur mondial du métal ? La réponse tient en un mot : EDF.

Le hafnium n’existe pratiquement jamais à l’état isolé dans la nature. On le trouve mélangé au zirconium, dans un minerai appelé le zircon (silicate de zirconium), à hauteur d’environ 2 % en masse. Le zircon est extrait principalement en Australie, en Afrique du Sud et au Sénégal. Quand on veut fabriquer du zirconium métallique pour les gaines des crayons de combustible des réacteurs à eau pressurisée, le type de réacteur qu’exploite EDF, il faut absolument retirer le hafnium : les propriétés d’absorption de neutrons qui le rendent précieux pour les barres de contrôle le disqualifient totalement comme gaine. Un gramme de hafnium dans le zirconium nucléaire, c’est un cœur de réacteur qui ne démarre pas.

Pour alimenter les 56 réacteurs français, Framatome exploite donc à Jarrie une chaîne de séparation zirconium-hafnium qui produit chaque année des centaines de tonnes de zirconium pur pour EDF et pour l’export. Le hafnium, lui, est le sous-produit de cette opération. Il ressort du procédé sous forme de cristaux ou de barres, est raffiné sur place, et devient une matière à très haute valeur ajoutée. Le site de Jarrie emploie plusieurs centaines de salariés et il est classé Seveso seuil haut, essentiellement à cause des quantités de produits chimiques utilisés dans les procédés de séparation.

Production mondiale d'hafnium

Le duopole Jarrie-Albany, 80 % du hafnium raffiné mondial

La production mondiale de hafnium métallique tourne donc autour de 70 à 80 tonnes par an, un volume ridicule à l’échelle des grands métaux industriels : c’est l’équivalent d’une seule petite semaine de production française d’aluminium. Et cette production tient à deux usines. Jarrie en France, Albany dans l’Oregon aux États-Unis. À elles deux, elles livrent plus de 80 % du hafnium raffiné consommé sur la planète. Le reste se partage entre la Russie, qui produit pour sa propre défense, et une Chine dont les capacités revendiquées de 30 tonnes par an se vérifient rarement sur les marchés internationaux.

Cette concentration extrême explique à la fois la position dominante française et sa fragilité. L’Australie, qui détient 63 % des réserves mondiales de zircon et contrôle 40 % de son extraction, cherche depuis plusieurs années à monter en gamme et à raffiner elle-même son hafnium plutôt que de le laisser filer en Europe et aux États-Unis. Le projet Dubbo, porté par Australian Strategic Materials et aujourd’hui adossé à l’américain Energy Fuels, prévoit à terme 50 tonnes annuelles d’oxyde de hafnium, extensibles à 200. Si le calendrier est tenu, l’Australie pourrait égaler voire dépasser la production française d’ici la fin de la décennie.

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Six vols en sept ans sur un site stratégique

Le cambriolage du 22 octobre n’est pas un épisode isolé. ICI Isère rappelle que c’est le sixième vol de hafnium à Jarrie en sept ans. Un autre site industriel français, celui de Dassault à Cergy en région parisienne, a également été visé récemment. L’ampleur du phénomène a fini par franchir le seuil politique : en septembre 2026, Emmanuel Macron a demandé à son gouvernement de « préparer un plan de protection de nos infrastructures critiques, ainsi que des sites les plus sensibles de notre base industrielle et technologique de défense ». Un mois plus tard, Jarrie est de nouveau visé, prouvant sans doute l’urgence d’un tel plan.

Les syndicats de l’usine n’ont pas attendu l’enquête pour tirer la sonnette d’alarme. Lors du CSE extraordinaire tenu le vendredi 23 octobre, Force Ouvrière a exigé « le retrait immédiat de tous les salariés sur les postes de nuit et de week-end ainsi que l’arrêt complet des installations de l’hafnium jusqu’à la sécurisation complète et sérieuse de l’accès au site, quel qu’en soit le prix ». Le mode opératoire des voleurs, entrée en pleine nuit malgré un intérimaire sur place, enlèvement de centaines de kilos en quelques minutes, interroge sur la connaissance qu’ils avaient des lieux et des stocks. L’enquête devra dire s’il s’agit d’une récidive du même réseau ou d’opérateurs différents.

Un métal français sans client final français

Un petit paradoxe pour finir.

Avec 43 % de la production mondiale de hafnium, l’Hexagone domine le marché. Mais ses propres clients finaux sont essentiellement ailleurs. EDF, qui achète du zirconium nucléaire à Framatome, n’a pas besoin de hafnium pour ses réacteurs à eau pressurisée : pour EDF, c’est un déchet valorisé, pas un intrant. Les clients du hafnium sont les motoristes aéronautiques, et ils se trouvent surtout outre-Atlantique : GE Aerospace, Pratt & Whitney, Raytheon pour les tuyères de missiles, auxquels s’ajoutent les grandes fonderies japonaises et sud-coréennes de superalliages, et depuis peu les fabricants de semi-conducteurs taïwanais et américains.

Safran, premier motoriste français, est bien sûr client de Jarrie pour les moteurs M88 du Rafale et pour les CFM qu’il co-produit avec General Electric. Mais à l’échelle de la production, c’est une portion limitée. L’écrasante majorité des cristaux de hafnium qui sortent de Jarrie prennent le chemin de l’Oregon, du Texas, du Connecticut ou d’Osaka.

Autrement dit, le hafnium qui propulse les Rafale français est bien français, mais celui qui équipe aussi les aubes des F-35 américains, les turbines des drones MQ-9 Reaper, et probablement les grilles des puces d’intelligence artificielle fabriquées en Asie, l’est tout autant.

Dans le classement des métaux stratégiques où la France possède encore un monopole industriel presque total, le hafnium est peut-être le dernier. Il mérite sans doute qu’on le protège un peu mieux qu’avec un intérimaire isolé.

Sources :

  • Franceinfo — En Isère, plusieurs centaines de kilos de hafnium volés dans une usine Framatome classée Seveso seuil haut (24 octobre 2026)
    https://www.franceinfo.fr/faits-divers/en-isere-plusieurs-centaines-de-kilos-de-hafnium-un-metal-strategique-voles-dans-une-usine-framatome-classee-seveso-seuil-haut_8252416.html
    Chronologie du vol, communiqué FO, rappel du plan Macron sur les sites BITD.
  • ICI Isère — Encore un vol de cristaux d’hafnium à l’usine Framatome de Jarrie, classée Seveso
    https://www.ici.fr/auvergne-rhone-alpes/isere-38/jarrie/encore-un-vol-de-cristaux-d-hafnium-un-metal-strategique-a-l-usine-framatome-de-jarrie-classee-seveso-1743459
    Source d’origine révélant le vol, précision sur le sixième vol en sept ans.
  • L’Élémentarium — Fiche Hafnium
    https://lelementarium.fr/element-fiche/hafnium
    Volumes de production mondiale, part des différents producteurs, usages industriels, procédés d’extraction.
  • École de Guerre Économique (Infoguerre) — Hafnium : la prééminence française menacée
    https://www.ege.fr/infoguerre/hafnium-la-preeminence-francaise-menacee
    Position française, part de marché Framatome, concurrence australienne et chinoise, chaîne zirconium-hafnium.
  • Shanghai Metals Market (SMM) — From Stability to Surge: The Overseas Hafnium Market Caught Between AI Demand and Supply Controls (4 juin 2026)
    https://news.metal.com/newscontent/103938701-from-stability-to-surge-the-overseas-hafnium-market-caught-between-ai-demand-and-supply-controls
    Évolution détaillée des cours (5 000 → 13 115 $/kg), impact IA et semi-conducteurs, contrôles chinois.
  • Mineralinfo (BRGM) — Fiche de synthèse sur la criticité du hafnium (juin 2018)
    https://www.mineralinfo.fr/sites/default/files/documents/2020-12/fichecriticitehf180702.pdf
    Fiche de criticité officielle française : réserves, dépendances, usages militaires.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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