Traumatismes crâniens : le cas Lagaffe

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Chutes, coups, accidents de travail, de vélo… Au cours de sa carrière de héros sans emploi, Gaston Lagaffe a subi (et a fait subir à son entourage !) un nombre impressionnant de traumatismes crâniens…

Quelles conséquences ces chocs auraient-ils pu avoir si Gaston n’avait pas été un personnage de bande dessinée ? Comment détermine-t-on la gravité d’un traumatisme crânien ? Explications.

Gaston Lagaffe et les traumatismes crâniens

Bien que peu sportif, sa tendance à la maladresse et ses nombreuses inventions à la sécurité souvent discutable ont exposé Gaston Lagaffe, ses amis et ses collègues à un risque élevé de chute et de traumatisme crânien.

Publiée en 2017 par les éditions Dupuis, l’édition intégrale recolorisée, qui regroupe par ordre de numéros croissants les gags de Gaston, est un outil bien commode pour répertorier l’ensemble des traumatismes crâniens dont a été victime le plus fatigué des employés de bureau et ses collègues, leurs mécanismes et leur gravité…

Sur les 152 traumatismes crâniens survenus dans les cases de BD fréquentées par Gaston, 6 ont été liés à un accident domestique, 30 à un accident de la voie publique (20 accidents de piétons, 9 accidents de voiture, 1 accident de vélo), et les autres à un accident survenu sur le lieu de travail.

Concernant les mécanismes à l’origine de ces traumatismes, on note 30 chutes (dont 10 dans les escaliers), au moins 100 chocs directs avec des objets en tout genre comme une boule de bowling (gag 572), une balle de bilboquet (gag 510), de jokari (gag 591) un fer à repasser (gag 899), une tortue (gag 877), et pas moins de 21 chocs directs tête contre plafond, porte ou mur… Enfin, 17 agressions diverses et autres coups de poing sont répertoriés, comme le direct envoyé par un voisin karatéka (gag 151) ou encore le coup de réveil asséné par un horloger (gag 660), voire le coup de chaise administré par Fantasio (gag 183).

André Franquin, le « père » de Gaston Lagaffe.
Noord-Hollands Archive, De Boer Photographic Press Collection/Wikimedia, CC BY

À vrai dire, ces situations sont (heureusement) relativement éloignées de celles qui provoquent des traumatismes crâniens dans le monde réel. Une ancienne étude menée en Aquitaine nous apprend que les traumatismes graves sont dus dans presque 50 % des cas à des accidents de la voie publique (voiture, cycliste, piéton). 24 % des traumatismes crâniens résultaient de chutes de sa propre hauteur, 17 % de chutes d’une grande hauteur, et 6 % d’un choc touchant la tête.

D’autres études indiquent des chiffres légèrement différents, mais qui restent en ligne avec ces estimations : 30 % à 40 % des traumatismes crâniens seraient liés à des accidents de la circulation, 20 à 30 % à des chutes, 10 à 20 % se produiraient durant la pratique d’un sport, 10 à 20 % seraient dus à agressions et 3 % seraient liés au travail.

Dans certaines cohortes, les traumatismes sévères liés au travail peuvent même atteindre 6 % du total, la grande majorité étant due à une chute d’une grande hauteur ou à un coup direct sur la tête, via un objet ou un équipement.

Par ailleurs, les études scientifiques ont par ailleurs déterminé que les mécanismes de survenue et les conséquences des traumatismes crâniens varient avec l’âge, et sont associés diversement avec la gravité. Trois tranches d’âge ont été identifiées comme « à risque » : les jeunes enfants (0-4 ans), les adolescents et jeunes adultes (15-24 ans) et les personnes âgées (> 65 ans).

Des diagnostics pas si évidents

En Europe, on estime que chaque année, 235 habitants sur 100 000 sont victimes d’un traumatisme crânien. La plupart (80 %) sont légers, 10 % sont d’une sévérité modérée, tandis que les 10 % restant sont des traumatismes graves. Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’est pas toujours évident de définir la gravité d’un traumatisme crânien.

En 2010, un groupe d’experts définissait le traumatisme crânien comme « une altération du fonctionnement cérébral […] provoquée par une force extérieure ». Il faut comprendre ici « force extérieure exercée sur le crâne ou la tête ». Aussi le mécanisme responsable du traumatisme crânien peut donc être soit un traumatisme direct fermé ou pénétrant sur le crâne (choc ou impact d’objets sur le crâne), soit le résultat indirect d’un phénomène d’accélération/décélération du cerveau dans la boîte crânienne (« coup du lapin »).

La sévérité immédiate d’un tel traumatisme est appréciée grâce à l’échelle de Glasgow (Glasgow Coma Score). Cet outil d’évaluation du niveau de conscience analyse trois aspects principaux : la réponse verbale, la réponse motrice et l’ouverture des yeux.

Le score total obtenu via l’échelle de Glasgow varie de 3 à 15. Un traumatisme crânien est considéré comme « grave » si le score est de 8 ou moins, « modéré » s’il est entre 9 et 12, et « léger » s’il se situe entre 13 et 15. La mortalité globale est de 20 à 80 % pour les traumatismes graves, de 10 à 15 % pour les modérés et inférieure à 1 % pour les traumatismes légers.

Selon l’Organisation mondiale de la Santé, un traumatisme crânien léger est défini par un score de Glasgow de 13 à 15-30 minutes après la blessure, associé à une ou plusieurs des manifestations suivantes : confusion ou désorientation ; perte de conscience pendant 30 minutes ou moins ; amnésie post-traumatique pendant moins de 24 heures (ou autres anomalies neurologiques transitoires).

Toutefois, tous les spécialistes ne sont pas d’accord avec l’inclusion, dans la catégorie des traumatismes crâniens légers, des traumatismes crâniens avec un score de Glasgow de 13. Ils considèrent en effet que cette entité a une gravité particulière en matière de répercussions post-traumatisme, en regard des scores de 14 ou 15.

En outre, certains auteurs identifient une autre entité clinique parmi les traumatismes légers, la commotion cérébrale (« concussion » en anglais). Cette dernière est définie comme une altération, transitoire (quelques secondes à minutes) et réversible, du fonctionnement cérébral (par exemple, perte de connaissance ou de mémoire, confusion) à la suite d’un choc sur la tête. Mais cette individualisation fait débat.

Une autre « forme » de traumatismes crâniens légers est même parfois nommée « subconcussions » : il s’agit de « simples » chocs à la tête, sans signe fonctionnel au moment du traumatisme crânien. Ces deux entités sont surtout décrites dans la population jeune et dans le domaine sportif, et certaines fédérations sportives ont mis en place des protocoles de dépistage de ces états.

Le nouvel album de Gaston, intitulé « Le retour de Lagaffe », aux éditions Dupuis

Mais traumatisme crânien « léger » ne signifie pas forcément sans gravité à long terme. En effet, ce type de traumatismes (commotion, voir commotion sans signe associé) pourraient être associés à l’apparition de démences neurologiques à long terme, surtout s’ils sont répétés. À ce titre, on pourrait s’inquiéter pour Prunelle, Fantasio ou encore M. De Mesmaeker qui, tout au long des aventures de Gaston, subissent des traumatismes crâniens légers, mais souvent réitérés…

Au-delà du score de Glasgow, la gravité initiale du traumatisme crânien est aussi évaluée en fonction de la cause et du mécanisme du traumatisme, de la durée de la perte de connaissance, de la prise de substance (alcool, drogue…) ou de médicaments (notamment anticoagulants), et sur la présence de signes cliniques initiaux de souffrance neurologique (notamment par l’examen des pupilles).

L’âge de la personne joue aussi un rôle dans l’évaluation de la gravité : le risque d’hospitalisation et de décès après un traumatisme crânien est ainsi plus élevé chez les personnes âgées de plus de 65 ans, et augmente avec l’âge. Enfin, quelle que soit la tranche d’âge, le risque de survenue de traumatisme crânien est plus important chez les hommes : dans certaines cohortes, on compte jusqu’à plus de 70 % d’hommes ! Chez Gaston, c’est 100 % !

Quels symptômes ?

L’altération du fonctionnement cérébral qui résulte du choc se traduit par des signes cliniques tels que perte de connaissance ou baisse de l’état de conscience, perte de mémoire pour des faits pré ou post-traumatisme, déficits neurologiques (déficit moteur…), ou toutes altérations de l’état mental (confusion, désorientation, etc.). En raison de ces altérations, certains préfèrent parler de traumatisme cranio-encéphalique plutôt que de traumatisme crânien (le crâne n’étant pas seul touché…).

Détail d’une fresque murale inspirée par la bande dessinée Gaston Lagaffe, à Bruxelles
Détail d’une fresque murale inspirée par la bande dessinée Gaston Lagaffe, à Bruxelles.
Oreopoulos G. et Vandegeerde D. Anné, Ferran Cornellà/Wikimedia, CC BY-SA

S’il n’est pas toujours simple d’estimer la gravité des traumatismes subis par Gaston et ses proches, on peut pour cela s’aider des idéogrammes qui entourent les personnages, comme une spirale évoquant le vertige ou autres étoiles pour évoquer la confusion.

Un examen attentif indique que 21 traumatismes ont entraîné une atteinte du nerf hypoglosse (comme montré par une langue pendante, gag 877), 21 ont entraîné des yeux au beurre noir pouvant évoquer une fracture de la base du crâne, et 39 hématomes du crâne, dont certains très impressionnants, comme celui en forme de bonnet phrygien du gag 840. On ne retrouve en revanche aucune plaie ouverte du crâne ou embarrure (perforation de la boîte crânienne).

Détail d’une fresque murale inspirée par la bande dessinée Gaston Lagaffe, à Bruxelles
Même légers, les traumatismes crâniens ne sont pas sans conséquence…
Oreopoulos G. et Vandegeerde D. Anné, Ferran Cornellà/Wikimedia, CC BY-SA

Pour les traumatismes dont nous pouvons juger de la gravité, 131 sont légers, 10 modérés, et aucun n’est considéré comme grave. Pour juger du risque de lésions intracrâniennes, on peut, comme le font les équipes médicales, utiliser la classification de Master.

Cette ancienne classification (mais toujours opérante) permet de répartir les patients en trois groupes de gravité et de potentiel évolutif différents : risque faible, modéré, et élevé correspondant respectivement aux groupes 1, 2 et 3. Les patients du groupe 1 sont autorisés à rentrer au domicile avec des consignes de surveillance. Les groupes 2 et 3 nécessitent une imagerie cérébrale et une prise en charge hospitalière adéquate.

Selon la classification de Master, les traumatismes subis ou causés par Gaston Lagaffe se répartissent comme suit : 82 traumatismes du groupe 1, 33 du groupe 2 et 26 du groupe 3. On note au moins 46 pertes de connaissance initiale et 31 confusions posttraumatisme. Enfin, au moins 8 situations de traumatismes conduisent à une hospitalisation souvent dans le cadre d’un polytraumatisme.

Il faut noter que les traumatismes sont parfois soignés dans Gaston Lagaffe par la mise de bandage autour de la tête (au moins 11 fois), ce qui n’est pas une pratique habituelle…

Aucune de ces situations dans Gaston n’entraîne de coma ni de décès. Mais qu’en est-il des séquelles ?

Quelles séquelles pour les traumatisés crâniens ?

Chaque année en France, environ 150 000 personnes sont victimes de traumatismes crâniens nécessitant un passage aux urgences. Entre 20 et 40 % de ces victimes présentent des signes neurologiques fonctionnels ou gardent des séquelles.

Les conséquences à long terme des traumatismes que Gaston subit ou fait subir ne sont pas connues : impossible en effet de les qualifier étant donné que la temporalité du gag ne dure qu’un instant…

Quoi qu’il en soit, au fil des gags, il n’est pas noté d’apparition de troubles cognitifs ou du comportement tout au long des gags chez les personnages de Gaston. Tout au plus l’agent Longtarin développe-t-il une anxiété, voire une névrose vis-à-vis des parcmètres, et Mr Demesmaeker devient-il irritable, colérique lorsque le mot « contrat » est prononcé…

Dans la réalité, en revanche, les conséquences neurologiques post-traumatisme crânien peuvent être importantes, entraînant diverses déficiences neurologiques à long terme. Environ 60 % des victimes de traumatismes crâniens modérés à grave présentent des troubles cognitifs et comportementaux. Parmi les séquelles observées, qui varient en fonction de l’âge de survenue de l’accident, figurent les déficits moteurs, les déficiences sensorielles, les déficiences cognitives et comportementales.

Les troubles cognitifs concernent l’attention, la mémoire, la vitesse de traitement de l’information, les fonctions exécutives et l’anosognosie (trouble qui fait qu’un patient atteint d’une maladie ou porteur d’un handicap ne semble pas avoir conscience de sa condition), souvent accompagnés d’une fatigue fréquente et importante : 43 à 73 % des patients ayant subi un traumatisme crânien (même léger) se plaignent de fatigue, un symptôme qui passe même au premier plan pour 7 % d’entre eux.

Ces séquelles cognitives et comportementales constituent ce que l’on appelle communément un « handicap invisible ». Un handicap, notamment du point de vue de la fatigue chronique, dont pourrait peut-être souffrir Gaston, au vu du nombre de traumatismes qu’il a subi au cours de ses 67 ans de carrière !


Pour aller plus loin :

– En matière de surveillance des traumatismes crâniens légers, l’association France Traumatisme propose des fiches à destination des victimes et des médecins (pour l’anecdote, elle sont dessinées par Philippe Geluck, le père d’un autre célèbre personnage de bande dessinée, le Chat).The Conversation

Mickaël Dinomais, Professeur de médecine en Médecine Physique et Réadaptation, Université d’Angers

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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Eric GARLETTI
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