Cet élément vaut 14 000 euros la dose et seul le Canada sait en produire dans une centrale nucléaire en fonctionnement, grâce à un savoir-faire français

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Une autorisation nucléaire discrète accordée au Canada cache un acteur bien français, qui pourrait faire de l’Hexagone un pilier mondial de la médecine anticancéreuse.

Le 20 août 2026, le régulateur nucléaire canadien a autorisé l’exploitant Bruce Power à mettre en service une nouvelle cellule blindée sur son site ontarien, une étape de plus dans la production d’un isotope qui vaut bien plus que de l’or : le lutétium-177.

Une nouvelle a priori canado-canadienne, sauf qu’en grattant un peu, on retrouve les empreintes d’un géant français, Framatome, présent dans l’aventure depuis le premier jour.

Retour sur un marché dont vous ignorez probablement tout : les isotopes à usage médical.

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Avant de démêler qui fait quoi, un mot sur ce fameux lutétium-177. C’est un radioisotope au comportement remarquable : une fois injecté dans le corps, couplé à une molécule qui sait reconnaître une cellule malade, il se fixe sur sa cible, souvent une tumeur de la prostate ou une tumeur neuroendocrine, puis libère un rayonnement de très courte portée. Assez pour détruire la cellule cancéreuse, sans ravager les tissus sains alentour. Une précision chirurgicale à l’échelle atomique, qui a fait le succès de traitements comme le Pluvicto du laboratoire Novartis et propulsé la demande mondiale vers des sommets.

Le hic, c’est que cet isotope est aussi précieux que capricieux. Une seule dose peut dépasser 14 000 euros, et sa demi-vie n’est que de 6,7 jours : il perd la moitié de son activité en moins d’une semaine. Impossible, donc, de le stocker ou de l’expédier tranquillement à l’autre bout du monde. Il faut le produire vite, et au plus près des patients. Cette contrainte de temps est la clé qui explique toute la course industrielle en cours.

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Derrière Bruce Power, la main de Framatome

Bruce Power exploite l’une des plus grandes centrales nucléaires au monde, équipée de réacteurs de type Candu (réacteur nucléaire à eau lourde développé spécifique au Canada). En 2022, elle est devenue le premier exploitant de la planète à produire du lutétium-177 dans un réacteur de puissance commercial, c’est-à-dire une centrale qui fabrique de l’électricité et des isotopes en même temps. Une prouesse rendue possible par un système d’irradiation baptisé IPS, glissé au cœur du réacteur numéro 7.

Or ce système n’est pas né de nulle part. Il a été conçu et installé par Isogen, une coentreprise détenue par le canadien Kinectrics et par… Framatome. Le groupe français, via sa marque Framatome Healthcare, est donc dans la boucle depuis 2019, et il revendique pleinement cette technologie. La production commerciale a démarré fin 2022, une deuxième ligne a été ajoutée en 2024, et l’autorisation obtenue cette semaine pour la nouvelle cellule blindée vient internaliser sur le site une étape supplémentaire du traitement, jusqu’ici réalisée ailleurs. Moins de transport, moins de délais, plus de sûreté : exactement ce que réclame un isotope qui fond comme neige au soleil.

La chaîne de valeur en résumé :

Étape En quoi ça consiste Le verrou
Irradiation Des cibles d’ytterbium-176 sont placées dans le cœur du réacteur pour devenir du lutétium-177 Accès à un réacteur adapté et disponible (ici Isogen, avec Framatome, chez Bruce Power)
Extraction L’isotope est récupéré, conditionné et sorti du réacteur Manipulation à distance de matières hautement radioactives, d’où les cellules blindées
Traitement pharmaceutique Purification en lutétium-177 de qualité médicale, prêt à être couplé à une molécule Chimie de très haute pureté, maîtrisée par une poignée d’acteurs comme l’allemand ITM
Livraison à l’hôpital Acheminement express vers les centres de soins et injection au patient La demi-vie de 6,7 jours impose une logistique en flux tendu, sans droit à l’erreur

Dans ce circuit, la cellule blindée que Bruce Power vient de faire homologuer se situe à cheval sur l’extraction et le traitement. En rapatriant cette étape sur place, l’exploitant gagne un temps précieux, celui-là même que la demi-vie lui vole sans relâche.

Un modèle exporté en Roumanie

C’est ici que la boucle se referme, et que le fil français prend tout son sens. Le savoir-faire éprouvé au Canada, Framatome le duplique désormais en Europe. Depuis octobre 2025, le groupe s’est associé à l’électricien roumain Nuclearelectrica pour un projet baptisé IRIS, sur la centrale de Cernavoda, au bord du Danube. Le principe est jumeau de celui de Bruce Power : équiper un réacteur existant d’une ligne de production intégrée, insérer des cibles dans le flux neutronique, puis extraire le lutétium.

L’objectif affiché est une production commerciale en 2028, sous réserve de franchir tous les jalons réglementaires.

En rapprochant la production des patients européens, IRIS répond à une fragilité criante de la filière : aujourd’hui, une poignée de réacteurs dans le monde alimente des millions de malades, et le moindre grain de sable, une panne, un retard de douane, peut faire vaciller toute la chaîne de soins. Produire en Europe, pour l’Europe, devient une question de souveraineté sanitaire autant que de médecine.

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Une ruée mondiale encore fragile

Le Canada et la Roumanie ne sont pas seuls sur ce terrain. La demande de lutétium-177 explose si vite qu’une compétition mondiale s’est enclenchée.

L’allemand ITM, partenaire de longue date de Bruce Power, le néerlandais NRG PALLAS, l’européen Curium avec l’appui du réacteur du CEA à Grenoble, ou encore l’américain SHINE Technologies avancent chacun leurs pions. Tous courent après le même graal : une production fiable, massive et surtout rapprochée des lieux de soin.

Reste à ne pas s’emballer. La médecine nucléaire demeure une filière de spécialistes, où chaque site nécessite des années d’ingénierie et une autorisation réglementaire arrachée maillon par maillon. L’homologation obtenue par Bruce Power est une avancée bien réelle, mais elle porte sur une étape, pas sur une révolution ; le projet roumain, lui, ne produira rien avant 2028 dans le meilleur des cas. La demande, en revanche, ne faiblira pas. Chaque année, près de 49 millions d’actes médicaux dans le monde reposent sur des radioisotopes, et le vieillissement des populations comme les progrès de la médecine de précision ne feront qu’accentuer la pression.

Une chose est sûre : dans cette bataille mondiale pour quelques grammes d’un métal radioactif hors de prix, la France a discrètement pris une longueur d’avance. Reste à savoir si elle saura la transformer, du laboratoire d’Ontario aux rives du Danube, en un véritable leadership industriel.

Sources :

  • Kinectrics, Medical Isotope Production System Design, Fabrication & Installation
    https://www.kinectrics.com/projects/medical-isotope-production-system-design-fabrication-installation
    Fonctionnement de l’IPS, irradiation de l’ytterbium-176 en réacteur Candu, répartition des rôles entre Bruce Power, Isogen et les partenaires.
  • Framatome (espace presse), Framatome et Nuclearelectrica signent un accord de coopération pour la production de lutétium-177 en Roumanie
    https://www.framatome.com/medias/framatome-et-nuclearelectrica-signent-un-accord-de-cooperation-pour-la-production-de-lutetium-177-en-roumanie
    Projet IRIS à Cernavoda, partenariat Framatome-Nuclearelectrica, production commerciale visée en 2028, enjeu de souveraineté européenne en radioisotopes.
  • Bruce Power (communiqué officiel), Bruce Power receives CNSC approval to operate on-site hot cell facility, strengthening global cancer-fighting isotope supply chain (18 août 2026)
    https://www.brucepower.com/2026/08/18/bruce-power-receives-cnsc-approval-to-operate-on-site-hot-cell-facility-strengthening-global-cancer-fighting-isotope-supply-chain/
    Autorisation de la CNSC pour l’exploitation de la cellule blindée, étape de « Target Carrier Removal », lancement des opérations commerciales visé en septembre 2026, rappel de la première mondiale de lutétium-177 en réacteur de puissance (2022) et de l’expansion via un second système IPS dans le réacteur 6.

Crédit image de mise en avant : Bruce Power.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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