Cherbourg a été témoin de l’installation de ce bijou high-tech français de 150 tonnes dans le Pacific Grebe : le conteneur TN Eagle de transport de combustible nucléaire

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150 tonnes d’acier blindé, des essais à Cherbourg, et un quasi-monopole franco-britannique : voyage dans le monde du transport nucléaire maritime.

Cette semaine, dans un bassin de Cherbourg, les curieux ont pu voir une équipe d’ingénieurs faire descendre une boite de 150 tonnes d’acier dans la cale d’un navire britannique.

À l’intérieur, on y trouvera bientôt la plus « dangereuse » des cargaisons possibles au monde : du combustible nucléaire usagé.

Ce nouveau conteneur blindé, baptisé TN Eagle, a été fabriqué par le groupe français Orano et adapté par l’opérateur britannique Nuclear Transport Solutions (NTS) pour son navire Pacific Grebe. C’est le plus gros colis jamais embarqué par sa flotte et l’occasion pour nous de vous parler de ce curieux secteur économique à nul autre pareil : le transport maritime de combustibles nucléaires.

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Le conteneur TN Eagle : bijou technologique français 150 tonnes d’acier pour transporter du combustible nucléaire

Le TN Eagle ressemble à un (très gros) tonneau d’acier : cinq mètres de long, trois mètres de diamètre, 150 tonnes (l’équivalent d’une vingtaine d’éléphants d’Afrique). Sa mission : transporter du combustible MOX usé, un mélange d’oxydes d’uranium et de plutonium issu du retraitement, entre l’Europe, le Japon et les États-Unis.

Pour le faire entrer dans la cale du Pacific Grebe, les ingénieurs de NTS ont conçu une plaque d’adaptation usinée au millimètre près, ainsi qu’un outil spécifique pour aligner les ponts amovibles du navire au moment du chargement. Premiers tests au terminal britannique de Barrow-in-Furness, puis essais grandeur nature à Cherbourg, où le tonneau a été placé successivement dans les différentes cales pour vérifier la compatibilité. L’opération a été validée et son navire jumeau, le Pacific Egret, sera adapté à son tour dans les mois qui viennent.

Le TN Eagle est une réussite technologique made in France qui a été homologué par l’Autorité de sûreté nucléaire française dès 2020, puis par la Nuclear Regulatory Commission américaine fin 2023.

Orano a déjà engrangé des commandes pour plusieurs dizaines d’unités.

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Le quasi-monopole occidental dont personne ne parle

Pacific Nuclear Transport Limited (PNTL), qui exploite le Pacific Grebe, n’est pas une compagnie maritime comme les autres.

Créée en 1975, elle est aujourd’hui détenue à 71,875 % par International Nuclear Services (INS), filiale de la Nuclear Decommissioning Authority britannique opérant sous la marque NTS. Le reste du capital se répartit entre Orano NPS pour 12,5 % côté français, et un consortium de cinq compagnies nucléaires japonaises pour 15,625 %, Kansai Electric en tête (6,25 %), suivi de la Japan Atomic Power Company, Sojitz, Marubeni et JNFL. Trois pays, une seule logique : ceux qui produisent le combustible, ceux qui le retraitent et ceux qui l’utilisent partagent le contrôle des navires qui font la navette entre eux.

La flotte aligne trois navires de classe INF3, la catégorie la plus exigeante prévue par l’Organisation maritime internationale pour le transport de matières nucléaires : double coque, redondance des systèmes, blindage renforcé, équipements anti-incendie spécifiques. PNTL est par ailleurs la seule organisation au monde à disposer de navires capables d’effectuer des transports de haute sécurité de matières nucléaires de catégorie 1, le niveau de classification le plus sensible. Détail rarement mentionné dans les communiqués officiels : ces bateaux sont armés pour leur autodéfense et embarquent à bord un détachement de la Civil Nuclear Constabulary, la police nucléaire civile britannique, chargé d’opérer l’armement.

Donnée Chiffre
Année de création de PNTL 1975
Actionnariat INS/NTS 71,875 %, consortium japonais 15,625 %, Orano NPS 12,5 %
Navires en exploitation 3 (Pacific Heron, Pacific Egret, Pacific Grebe)
Conteneurs nucléaires transportés Plus de 2 000 (sur plus de 300 expéditions)
Distance cumulée Environ 5 millions de miles (≈ 8 millions de km)
Taux d’incident nucléaire Zéro depuis 50 ans
Pays desservis Belgique, Finlande, France, Allemagne, Grèce, Italie, Japon, Pays-Bas, Portugal, Suède, Suisse, États-Unis

 

 Un marché de niche, mais qui pèse 2,3 milliards de dollars

Le transport maritime de matières nucléaires est un segment minuscule à l’échelle du transport maritime mondial, mais il représente déjà une part significative de l’économie de la gestion du combustible usé. Selon Market Research Future, le segment pesait 2,33 milliards de dollars en 2024 (environ 2,17 milliards d’euros) et devrait atteindre 4,25 milliards de dollars en 2035 (environ 3,95 milliards d’euros). Un quasi-doublement en dix ans, porté par la relance des programmes nucléaires civils, les retours de combustible MOX retraité, et le démantèlement croissant des centrales de première génération.

C’est environ vingt fois moins que le marché du conteneur classique, mais sur des marges sans commune mesure : on ne facture pas un colis de 150 tonnes blindé au prix d’une caisse de bananes !

Le marché global de la gestion du combustible usé et des déchets nucléaires, dont le transport est une composante, est estimé pour sa part à 16,83 milliards de dollars en 2024 (environ 15,6 milliards d’euros) et devrait atteindre 24,75 milliards en 2035 (environ 23 milliards d’euros).

PNTL est le leader mondial du transport maritime de combustibles nucléaires avec une flotte de trois navires de classe INF3.
PNTL est le leader mondial du transport maritime de combustibles nucléaires avec une flotte de trois navires de classe INF3.

Qui sont les concurrents de PNTL ?

Le marché se segmente en deux mondes distincts : ceux qui fabriquent les conteneurs (les “casks” ou flasks dans le jargon), et ceux qui exploitent les navires.

Sur le conteneur, Orano TN, le partenaire français de PNTL, est leader européen avec sa gamme NUHOMS MP197HB et le nouveau TN Eagle, et effectue près de 100 transports nucléaires par an pour les réacteurs de recherche en Australie, France, Japon, Maroc, Afrique du Sud, USA, Canada et Indonésie. On trouve Daher qui opère depuis plus de 30 ans sur des prestations intégrées qui incluent l’ingénierie, la maîtrise d’œuvre et les opérations pour le compte des grands donneurs d’ordre internationaux du secteur nucléaire.

Côté américain, Holtec International est l’autre poids lourd, avec une forte présence sur le marché domestique du combustible usé.

Le japonais Mitsubishi Heavy Industries complète la liste, avec une activité historique sur ses propres flux nationaux.

Sur le transport maritime stricto sensu de matières hautement radioactives en haute mer, trois acteurs structurés, qui ne se font même pas concurrence sur les mêmes flux :

Acteur Pays Flotte Périmètre
PNTL (NTS) Royaume-Uni 3 navires INF3 Europe ↔ Japon, Europe ↔ États-Unis, marchés OCDE
Atomflot (Rosatom) Russie 8 brise-glaces nucléaires + navires de service Route maritime du Nord et flux domestiques russes
Opérateurs chinois (CNNC) Chine Navires non-INF3 Flux domestiques uniquement

 

Atomflot est le seul opérateur potentiellement concurrent de PNTL à l’échelle mondiale, mais son terrain de jeu est la route maritime du Nord et l’Arctique russe. Atomflot exploite la seule flotte mondiale de brise-glaces nucléaires, dispose d’un navire dédié au transport de déchets radioactifs, emploie environ 1 000 personnes, et a été sanctionnée par le Canada en août 2023 pour son lien avec le gouvernement russe. Depuis l’invasion de l’Ukraine, ses possibilités d’opérer sur les routes occidentales sont quasi nulles (un coup de pouce involontaire au quasi-monopole de PNTL).

Les Chinois, eux, montent en puissance sur leurs propres flux mais n’ont pas d’ambition exportatrice connue sur ce segment. Aucun autre acteur n’existe à notre connaissance, la combinaison d’une certification INF3 (qui prend des années), de l’armement embarqué, des assurances spécifiques et d’un personnel qualifié à 20 ans d’expérience moyenne crée une barrière à l’entrée gigantesque.

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Pourquoi le marché va grossir mécaniquement

Trois moteurs poussent dans la même direction. D’abord, la relance nucléaire mondiale : plus de réacteurs en service, c’est mécaniquement plus de combustible neuf à livrer, plus de combustible usé à évacuer, plus de déchets à transporter vers les sites de retraitement ou d’entreposage.

Ensuite, le redémarrage du MOX japonais après Fukushima, et l’intensification des flux transatlantiques pour le compte des utilities américaines.

Enfin, les vagues de démantèlements : les premières grandes centrales construites dans les années 1970-1980 arrivent en fin de vie, et chaque démantèlement génère plusieurs années de mouvements de combustible et de déchets vers les sites de stockage centralisés.

PNTL, avec ses trois navires, opère donc dans un marché en expansion structurelle, sur un segment où elle n’a quasiment pas de concurrent occidental, et où les barrières à l’entrée se renforcent à chaque nouvelle norme de sécurité.

La vraie question n’est plus de savoir si elle gardera sa position, mais combien de temps elle pourra absorber les flux à venir avec une flotte aussi limitée.

Sources :

  • Nuclear Transport Solutions / Andrew Butler, « NTS engineers adapt ship for new nuclear transport package » (5 mai 2026) https://nucleartransportsolutions.com/2026/05/nts-engineers-adapt-ship-for-new-nuclear-transport-package/ Communiqué officiel détaillant l’adaptation du Pacific Grebe au nouveau conteneur TN Eagle pour le transport de combustible MOX usé, avec le récit des essais à Barrow et Cherbourg.
  • PNTL, « Pacific Nuclear Transport Limited — Celebrating 50 years of shipping success » (septembre 2025) https://pntl.co.uk/wp-content/uploads/2025/09/PNTL-50th-brochure-Sep-2025.pdf Brochure officielle des 50 ans de PNTL avec actionnariat détaillé, chronologie complète et données de flotte.
  • Market Research Future, « Spent Fuel and Nuclear Waste Management Market — Forecast 2025-2035 » (consulté en mai 2026) https://www.marketresearchfuture.com/reports/spent-fuel-and-nuclear-waste-management-market-41579 Estimations chiffrées du segment transport (2,33 Md$ en 2024, 4,25 Md$ en 2035) et du marché global de la gestion du combustible usé.
  • Orano, « Nuclear Transport and Logistics » (consulté en mai 2026) https://www.orano.group/usa/en/our-portfolio-expertise/products-services/nuclear-transport-and-logistics Présentation de la gamme de conteneurs Orano TN, dont le NUHOMS MP197HB, et données sur les volumes mondiaux de transport de combustible usé.

 

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
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