Le monde regorge d’acteurs privés prêts à tous les risques pour trouver un remplaçant au mythique avion franco-britannique.
Le 24 octobre 2003, le dernier Concorde se posait à Londres-Heathrow. La fin d’un avion érigé au rang de mythe volant et depuis, plus aucun avion de ligne n’a dépassé la vitesse du son (même si le Global 8000 a récemment approché la barrière symbolique).
23 ans de diète donc pour les aficionados d’engins supersoniques mais on sait une chose en ingénierie : ce que l’homme a fait, il peut le refaire et en 2026, plusieurs projets très sérieux promettent de rouvrir cette parenthèse refermée, avec une question en filigrane : feront-ils mieux que leur illustre prédécesseur, ou rejoindront-ils le cimetière des bonnes idées trop coûteuses ?
Tour d’horizon d’une course qui mêle technologies de pointe, financements colossaux et rivalités géopolitiques.
Lire aussi :
- Cette pièce présente à l’intérieur des turbines à gaz ou des moteurs d’avion est l’un des plus gros goulets d’étranglement de l’industrie moderne en 2026 : l’aubage
- Le pire cauchemar de Boeing sur le secteur des avions cargo arrive chez Airbus avec ce record mondial pour l’A350F de la plus grande porte jamais installée
Vingt-trois ans après le Concorde, la course pour faire revivre l’avion supersonique s’accélère
Les supersoniques commerciaux (Mach 1,6 à Mach 2)

Boom Overture, l’héritier le plus avancé
L’américain Boom Supersonic est aujourd’hui (selon nous) le projet le plus mature. Son avion, l’Overture, vise Mach 1,7 (environ 2 200 km/h), une vitesse inférieure au Concorde mais plus économique à exploiter. Il transporterait 60 à 80 passagers sur 7 870 kilomètres, ce qui couvre la plupart des liaisons transatlantiques avec un New York-Paris expédié en 3h30 au lieu de 7h et des tarifs alignés sur la classe affaires moderne plutôt que sur les prix astronomiques du Concorde (les billets coûtaient à l’époque environ cinq fois plus cher que la première classe actuelle !).
En janvier 2025, le démonstrateur XB-1 a franchi le mur du son au-dessus du désert Mojave. Une première pour un avion civil américain. Le carnet de commandes de Boom est solide sur le papier : 130 appareils précommandés ou commandés par United Airlines, American Airlines et Japan Airlines. La Superfactory de Greensboro, en Caroline du Nord, ouverte en juin 2024, est dimensionnée pour produire 33 Overture par an, avec une seconde ligne pouvant doubler cette cadence.
Seule ombre au tableau, aucun motoriste majeur (Rolls-Royce, GE, Pratt & Whitney) n’a pour le moment accepté de fournir un moteur pour l’Overture. Boom a dû développer le sien, baptisé Symphony, en interne. Un défi industriel énorme pour une startup qui n’a jamais certifié de moteur de sa vie. La firme a même trouvé un débouché parallèle astucieux en décembre 2025 : adapter le cœur du Symphony en turbine industrielle de 42 MW pour alimenter les datacenters d’intelligence artificielle. Une commande de 29 unités par l’opérateur Crusoe devrait rapporter 300 millions de dollars supplémentaires et fournir des heures de fonctionnement précieuses pour valider le moteur.
Mise en service commerciale visée : 2029-2030.
Spike Aerospace, un nouveau jet d’affaires à Mach 1,6
Moins médiatique que Boom, l’américain Spike Aerospace mise sur un jet d’affaires supersonique de 12 à 18 passagers volant à Mach 1,6 (environ 1 975 km/h). Fondée à Boston et désormais basée à Atlanta, l’entreprise a relancé son projet en mai 2025 après une longue traversée du désert.
Sa particularité : une cabine sans hublots, où des caméras projettent l’extérieur sur des écrans digitaux panoramiques. Le S-512 vise une signature sonore réduite suffisante pour autoriser le vol au-dessus des terres. Promesse marketing : New York-Londres en 3,3 heures, Dubaï-Hong Kong en 3,5 heures, Singapour-Sydney en 3,7 heures.
Étape actuelle : étude renforcée d’aérodynamique, recrutement d’ingénieurs, partenariats universitaires. Premier vol espéré à la fin de la décennie.
La Chine mise sur le C949
L’avionneur civil chinois (et accessoirement futur concurrent d’Airbus et Boeing avec son C919), Comac vise également Mach 1,6 avec une autonomie de 10 900 kilomètres.
De quoi relier Paris à Pékin sans escale en 4 heures, là où le Concorde plafonnait à 7 200 km. La grande innovation est le fuselage à géométrie variable, avec une section centrale incurvée (le « reverse-camber ») qui répartirait les ondes de choc. Un nez en aiguille étire le bang sonique en une série de petits « pouf ». L’avion est piloté par une IA qui déplace en vol 42 tonnes de kérosène entre 7 réservoirs pour maintenir le centre de gravité. Si la promesse de silence tient, le C949 pourra survoler les terres densément peuplées sans déclencher l’émoi des riverains.
Les supersoniques silencieux
Cette catégorie n’a pas vocation à transporter des passagers tout de suite, mais elle pourrait débloquer tout le marché avec l’idée de casser le bang sonique (qui se produit au passage du son et qui avait condamné le Concorde à des vols à vitesse réduite au dessus des terres) pour permettre les survols terrestres.

X-59, la solution au boom sonique
À côté de Boom, la NASA et Lockheed Martin développent un avion qui n’a pas vocation à transporter des passagers, mais qui pourrait débloquer tout le marché. Le X-59 QueSST a effectué son premier vol le 28 octobre 2025. Son secret : un fuselage extrêmement allongé et une géométrie travaillée pour transformer le bang supersonique en un simple « bruit sourd », comparable à une portière de voiture qui claque au loin.
Si la démonstration aboutit, les régulateurs pourront autoriser le vol supersonique au-dessus des terres. Pour rappel, le Concorde n’avait jamais eu le droit de dépasser Mach 1 au-dessus des États-Unis ou de l’Europe, ce qui limitait drastiquement les routes rentables. En avril 2026, le X-59 avait déjà effectué 9 vols à environ 13 100 mètres d’altitude en s’approchant de Mach 0,95. Le tournant sonique est attendu dans les mois à venir.
Un seconde « Concorde » en projet ?
À mentionner avec prudence : une entité baptisée Fly-Concorde Limited a annoncé en 2025 un retour du Concorde pour 2026, équipé d’un système de suppression du bang sonique breveté en mai 2025 par le physicien Pano Kroko Churchill, avec une réduction d’émissions revendiquée de 80 %.
À ce stade, le projet relève plus de l’effet d’annonce que d’un programme industriel sérieux. À suivre, mais sans s’enflammer.
Les hypersoniques (Mach 4 à Mach 5+)
À l’autre bout du spectre, plusieurs acteurs visent même carrément l’hypersonique. Pour rappel, pour être supersonique un avion doit voler entre 1 234 km/h et 6 130 km/h, au dessus il devient hypersonique.
À ces vitesses, la compression de l’air fait grimper la température autour de l’appareil jusqu’à 1 900°C, l’aluminium et l’acier inoxydable fondent aussi. La recherche bat son plein et plusieurs acteurs veulent commencer à se positionner dès maintenant sur ce secteur, encore imparfaitement maitrisé.
Hermeus et son Halcyon
L’américain Hermeus, basé initialement à Atlanta et désormais à El Segundo, développe le Quarterhorse, une famille de drones démonstrateurs. Le Mk 1 a volé en mai 2025 avec un simple moteur GE J85 (un vieux « briscard » des années 60 qui aura été vendu à 15 000 exemplaires durant sa carrière).
Le Mk 2.1, présenté en février 2026 à Spaceport America, fait la taille d’un F-16 et embarque un Pratt & Whitney F100 modifié (nettement plus moderne et puissant).
La FAA lui a délivré un certificat spécial en mars 2026. En avril, Hermeus a bouclé une levée de fonds de 350 millions de dollars et atteint une valorisation à un milliard.
L’objectif final ? Le Halcyon, un avion de ligne hypersonique d’une vingtaine de passagers, de la taille d’un gros business jet. Mach 5. New York-Londres en 90 minutes. Le dirigeant d’Hermeus, AJ Piplica a lui-même sous-entendu qu’il ne fallait pas s’attendre à voir voler ce missile volant avant des décennies.
L’Europe est présente avec le Destinus
Le seul vrai acteur européen de l’hypersonique civil. Fondée en 2021 en Suisse par l’entrepreneur Mikhail Kokorich, basée à Payerne, Destinus emploie 150 personnes réparties entre la Suisse, l’Espagne, l’Allemagne, la France et les Pays-Bas. Sa technologie repose sur l’hydrogène liquide, avec un moteur combiné turboréacteur (pour le décollage) plus statoréacteur (pour le vol hypersonique).
Son prototype Destinus-3 a atteint Mach 1,3 fin 2024. L’avion passagers Destinus S est prévu pour 25 passagers, il volerait théoriquement à Mach 5 pour une portée de 10 000 kilomètres et une livraison prévue entre 2032 et 2035.
Vision long terme dans les années 2040 : un avion de 400 passagers reliant Londres à Sydney en 4 heures. Coût total du projet estimé à 1,1 milliard de dollars.
À noter : Destinus fournit aussi des drones militaires à l’Ukraine, ce qui assure des revenus à court terme.
Le japon mise sur le statoréacteur à hydrogène avec JAXA
L’agence spatiale japonaise a choisi d’attaquer le problème par la propulsion plutôt que par l’avion complet. Avec les universités de Tokyo, Waseda et Keio, elle a annoncé en mai 2026 le succès d’un essai au sol d’un statoréacteur fonctionnant à l’hydrogène.
Le test japonais a validé plusieurs éléments clés. Le bouclier thermique a tenu autour de 1 000°C, la combustion d’hydrogène dans le flux supersonique est restée stable, et l’avionique a fonctionné normalement.
La prochaine étape sera plus spectaculaire : monter l’aéronef sur une fusée-sonde, le larguer en altitude, puis allumer le statoréacteur (qui ne peut pas assurer le décollage seul) pour une démonstration en vol réelle à Mach 5.
Vision affichée par la JAXA : un Japon-États-Unis en 2 heures (contre 11 à 14 aujourd’hui) et des avions-spatiaux jusqu’à 100 kilomètres d’altitude, à la frontière de l’espace !

La Chine mise sur le décollage vertical avec le Yunxing
Côté chinois enfin, le Yunxing est développé par la startup Space Transportation, fondée en 2018 et spécialisée dans les systèmes de transport spatial. Le projet vise Mach 4 (4 940 km/h) avec une particularité technique audacieuse : un décollage et un atterrissage verticaux, comme une fusée. Ce choix permettrait de se passer de pistes longues et d’aéroports dédiés, mais multiplie les défis de stabilité et de consommation énergétique au lancement.
Le plafond de vol annoncé est de 20 000 mètres, soit le double de l’altitude de croisière d’un avion de ligne classique. Un premier vol d’essai préliminaire a eu lieu le 26 octobre 2024, et selon Space Transportation, les premiers tests ont confirmé la stabilité de la structure composite et l’efficacité des moteurs à réaction. Les essais moteurs étaient programmés dès novembre 2024, suivis d’évaluations aérodynamiques entre 2025 et 2027. La mise en service est annoncée pour 2027, ce qui paraît extrêmement ambitieux mais témoigne du rythme chinois sur ce type de projets civils.
Une course passionnante en vue… qui en laissera plus d’un sur le carreau
La course est ouverte, et elle ne ressemble à rien de connu. Dans les années 1960-1970, le Concorde et le Tupolev Tu-144 étaient des projets d’État menés par des consortiums franco-britanniques et soviétiques.
Aujourd’hui, ce sont des startups privées (Boom, Hermeus, Destinus, Spike, Space Transportation) qui se disputent le marché, parfois avec des moyens dérisoires comparés aux géants historiques.
Reste la grande inconnue : combien de ces projets voleront vraiment ? Le cimetière des startups supersoniques s’est déjà étoffé en quelques années (Aerion en 2021, Reaction Engines et Exosonic en 2024). Le supersonique civil reste un domaine où le talent technique ne suffit pas. Il faut des poches sans fond, des contrats fermes, et un calendrier qui résiste à l’épreuve des années.
Dans cinq ans, la plupart des projets cités dans cet article auront soit volé, soit disparu. Difficile aujourd’hui de parier sur lesquels. Une chose est certaine : si même un seul de ces appareils entre en service avant 2035, le voyage long-courrier sera redéfini et le 24 octobre 2003 ne sera plus la fin d’une époque, mais la pause d’une parenthèse de trente ans !
Les projets d’avions supersoniques et hypersoniques en 2026 dans le monde (liste non-exhaustive) :
| Projet | Pays | Vitesse | Catégorie | État d’avancement |
|---|---|---|---|---|
| Boom Overture | 🇺🇸 États-Unis | Mach 1,7 | Supersonique commercial | 130 commandes, usine prête, mise en service 2029-2030 |
| Spike S-512 Diplomat | 🇺🇸 États-Unis | Mach 1,6 | Supersonique jet d’affaires | Étude renforcée, premier vol fin années 2020 |
| Comac C949 | 🇨🇳 Chine | Mach 1,6 | Supersonique commercial silencieux | Concept dévoilé, calendrier non communiqué |
| NASA X-59 QueSST | 🇺🇸 États-Unis | Mach 1,4 | Recherche supersonique silencieux | 2 vols réalisés, expansion d’enveloppe en cours |
| Fly-Concorde | 🇬🇧 Royaume-Uni | n.c. | Annonce marketing | À confirmer |
| Hermeus Halcyon | 🇺🇸 États-Unis | Mach 5 | Hypersonique passagers | Drone Quarterhorse Mk 2.1 en vol, Halcyon à plusieurs décennies |
| Destinus S | 🇨🇭 Suisse / Europe | Mach 5 | Hypersonique passagers à hydrogène | Prototypes en vol, livraison 2032-2035 |
| JAXA statoréacteur | 🇯🇵 Japon | Mach 5 | Recherche propulsion hydrogène | Test au sol réussi en mai 2026, vol réel à venir |
| Space Transp. Yunxing | 🇨🇳 Chine | Mach 4 | Supersonique VTOL | Vol préliminaire en 2024, mise en service annoncée 2027 |
Sources :
- Simple Flying, The New Supersonic Aircraft Programs That Will Reshape Transatlantic Travel (mai 2026)
https://simpleflying.com/new-supersonic-aircraft-programs-reshape-transatlantic-travel/ Panorama complet et récent des principaux programmes supersoniques et hypersoniques en cours (Boom Overture, NASA X-59, Hermeus), avec les jalons techniques, commerciaux et réglementaires les plus à jour. - Defence Finance Monitor, Destinus – Hypersonic Hydrogen Flight (11 août 2025) https://www.defencefinancemonitor.com/p/destinus-hypersonic-hydrogen-flight
Profil approfondi du seul acteur européen majeur de l’hypersonique civil, avec sa stratégie hydrogène, ses partenariats industriels et les soutiens publics espagnols et suisses. - NASA, NASA’s X-59 Experimental Supersonic Aircraft Makes Second Flight (27 mars 2026) https://www.nasa.gov/missions/quesst/nasas-x-59-experimental-supersonic-aircraft-makes-second-flight/
Communiqué officiel sur le deuxième vol du X-59 et le lancement de la phase d’expansion d’enveloppe vers Mach 1,4, élément central pour comprendre l’évolution réglementaire du vol supersonique au-dessus des terres.
Image de mise en avant : Le Concorde du Musée automobile et technologique de Sinsheim – crédit : Dr. Thomas Liptak




