Mission accomplie pour l’État français qui revend sa participation dans une des entreprises les plus stratégiques du pays à Airbus et Safran

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En pleine guerre des métaux stratégiques, deux fleurons industriels français rachètent la part du fonds Tikehau et prennent à parité le contrôle d’une entreprise sans laquelle ni le Rafale, ni l’A350, ni Ariane 6 ne pourraient voler.

Le 25 juin 2026, Airbus, Safran et Tikehau Capital ont signé un accord capital pour la souveraineté de la France puisque le fonds d’investissement Aéronautique et Défense de Tikehau va céder sa participation de 33,3 % dans Aubert & Duval.

Les deux co-actionnaires existants rachètent la part à parité et prennent ainsi chacun 50 % du capital, l’État français conservant son action spécifique.

L’opération, sous réserve des autorisations réglementaires, mettra fin à trois ans de copropriété tripartite et redessinera en profondeur la chaîne d’approvisionnement métallurgique de l’aéronautique européenne.

On vous explique ci-dessous pourquoi c’est si important pour l’économie française !

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Aubert & Duval, le maillon dont on ne peut pas se passer

Aubert & Duval (A&D) a été fondé en 1907 à Paris par trois associés, Adrien Duval, Henri Duval et Pierre Aubert. L’histoire est typiquement française : un atelier de forge devenu, au fil des décennies, l’un des leaders mondiaux des matériaux métalliques complexes. La société conçoit, élabore et transforme quatre familles de matériaux : les aciers spéciaux, les superalliages, le titane et l’aluminium.

Tous destinés à des applications où l’erreur n’est pas permise. On notera d’ailleurs parmi ses clients des noms ronflants comme Airbus, Boeing, Safran, ArianeGroup, MBDA, Naval Group ou EDF.

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Son cœur de métier mérite d’être expliqué, parce que la métallurgie haute performance reste invisible pour le grand public. Quand on parle de superalliage, on parle d’un alliage métallique capable de conserver ses propriétés mécaniques au-delà de 1 000 °C, parfois jusqu’à 1 500 °C, dans des conditions de pression et de vibration extrêmes.

Le N18, mis au point par Aubert & Duval, équipe par exemple le disque de turbine du moteur M88 du Rafale. La précision est telle qu’une simple inclusion microscopique dans le lingot peut compromettre la sécurité de tout un avion de chasse.

Pour les trains d’atterrissage de l’A350, A&D forge des aciers ultra-résistants capables d’encaisser des chocs de plusieurs centaines de tonnes lors d’un atterrissage.

Pour Ariane 6, ce sont des pièces de turbopompe et de structure des étages supérieurs. Pour les sous-marins nucléaires, des coques résistantes à la pression abyssale etc.

Une infrastructure industrielle unique en Europe

Aubert & Duval emploie aujourd’hui 4 400 collaborateurs sur dix sites industriels, dont huit en France, contre 3 700 salariés et 550 millions d’euros de chiffre d’affaires lors de la reprise en 2023. En trois ans, l’entreprise a vu son CA passer à 960 millions d’euros et a recruté 700 personnes. C’est l’une des plus belles trajectoires de redressement industriel français de la décennie.

Issoire (Puy-de-Dôme) abrite Interforge et la plus puissante presse à matricer du monde occidental et ses 65 000 tonnes.
Issoire (Puy-de-Dôme) abrite Interforge et la plus puissante presse à matricer du monde occidental (65 000 tonnes).

Les Ancizes (Puy-de-Dôme) abritent les aciéries et un laminoir de dernière génération. Issoire, dans le même département, accueille Interforge et sa presse à matricer de 65 000 tonnes (la plus puissante du monde occidental). À titre de comparaison, les concurrents américains comme ATI ou Howmet ne dépassent pas 45 000 tonnes. Cette presse permet de forger en un seul coup des pièces de structure d’avion qu’aucun autre site européen ne peut produire. Pamiers (Ariège) complète l’outil avec deux presses de 22 000 et 40 000 tonnes, plus une nouvelle de 6 000 tonnes en cours d’installation. Firminy (Loire) fabrique des tubes à canon jusqu’à 22 mètres de long pour la défense. Imphy (Nièvre) produit des poudres de superalliages pour la fabrication additive et le moteur du Rafale. Heyrieux (Isère) sert de centre de distribution.

À cela s’ajoutent des coentreprises clés : UKAD à Saint-Georges-de-Mons (Puy-de-Dôme), spécialisée dans le titane aéronautique, et surtout EcoTitanium inaugurée en 2017, première usine européenne de recyclage de titane de qualité aéronautique (on y revient plus bas).

Le mot qui change tout : mono-source

Pourquoi Aubert & Duval est stratégique au point que l’État français maintienne une action spécifique au capital ? Parce que, sur de nombreux composants, A&D est ce qu’on appelle dans le jargon industriel une mono-source. C’est-à-dire le seul fournisseur qualifié au monde capable de produire une pièce donnée selon les spécifications imposées par le client. Les syndicats du groupe l’ont documenté : A&D est mono-source sur des pièces de structures d’Airbus et de Boeing, sur des pièces nucléaires pour EDF, et sur des alliages de spécialité défense pour le ministère des Armées.

Une qualification métallurgique aéronautique demande entre cinq et dix ans. Elle implique des dizaines de milliers d’essais, des tests destructifs sur des lots de production, une validation par les certificateurs (EASA en Europe, FAA aux États-Unis), des audits récurrents. Changer de fournisseur, quand c’est possible, prend une demi-décennie. Quand ce n’est pas possible, le client se retrouve pieds et poings liés. Voilà pourquoi la propriété d’A&D n’est pas un sujet financier ordinaire. C’est un sujet de souveraineté.

Trois ans après le rachat : pourquoi Tikehau sort ?

Les récentes réussites du groupe ne sont pas tout à fait le fruit du hasard et pour le comprendre il faut remonter un peu en arrière.

En février 2022, en pleine crise covid et juste avant le déclenchement de la guerre en Ukraine, Eramet vend sa filiale Aubert & Duval pour seulement 95 millions d’euros à un consortium constitué d’Airbus, Safran et Tikehau Capital. Les trois prennent 33,3 % chacun le 28 avril 2023. Aubert & Duval était alors au bord du gouffre : plan de départs volontaires de 462 postes en 2020, incendie majeur à Pamiers en septembre 2021, demande effondrée à cause du covid.

Tikehau était entré dans le tour de table via son fonds Ace Aéro Partenaires, créé en 2020 avec l’appui de l’État pour soutenir la filière aéronautique sinistrée. La logique du fonds était claire dès le départ : entrer en capital-investissement, accompagner la transformation pendant trois à cinq ans, puis sortir une fois l’entreprise redressée. Trois ans plus tard, mission accomplie. Le CA a presque doublé, la rentabilité est revenue, le carnet de commandes déborde grâce au réarmement européen et à la reprise aéronautique civile. Tikehau encaisse une plus-value confortable. Airbus et Safran, eux, s’inscrivent dans une logique industrielle de très long terme et reprennent la totalité du capital.

L’action spécifique : ce droit de veto que personne ne voit

Si Aubert & Duval est si stratégique, pourquoi l’État français n’est-il pas entré au capital aux côtés d’Airbus et Safran ? La réponse tient en deux mots un peu techniques : action spécifique.

Aussi appelée “action en or” (golden share en anglais), c’est un dispositif juridique qui permet à l’État de conserver un pouvoir de blocage dans une entreprise privée jugée stratégique, sans en détenir le moindre pourcentage de capital. Il détient une seule action, sans dividende ni droit financier classique mais elle lui confère un droit de veto sur les décisions vitales : changement de contrôle, cession d’actifs sensibles, entrée d’un actionnaire étranger jugé hostile, fermeture d’un site stratégique.

Dans le cas d’Aubert & Duval, Airbus et Safran ne pourront jamais, même en accord entre eux, revendre l’entreprise à un fonds américain ou chinois, fermer le site de Firminy qui produit les tubes à canon de la défense française, ni délocaliser la presse géante d’Issoire. Tout choix de cette nature passera par Bercy, en lien avec la DGA et le ministère des Armées.

Le dispositif protège déjà Thales, Naval Group, et a longtemps couvert Arianespace, Eutelsat ou Gemalto. C’est un modèle hybride : Airbus et Safran apportent l’argent et l’expertise industrielle, l’État garde la main sur les décisions stratégiques. Ni nationalisation, ni privatisation pure.

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La guerre du titane, toile de fond de l’opération

Le rachat tombe au moment où l’aéronautique européenne livre une bataille discrète mais essentielle : sevrer sa dépendance au titane russe. Avant 2022, plus de 50 % du titane aéronautique consommé en Europe provenait de VSMPO-AVISMA, le géant russe basé dans l’Oural. Le titane n’a jamais été sanctionné par l’Union européenne, à la demande explicite des industriels qui plaidaient l’impossibilité technique d’un sevrage rapide. Résultat surprenant : en 2025, la France a battu son record d’importations de titane russe depuis 1992, avec 129,9 millions d’euros, en hausse de près de 20 % sur un an.

VSMPO connaît néanmoins de vraies difficultés. Sa production d’éponges de titane est passée d’environ 32 000 tonnes par an avant la guerre à 17 000 tonnes en 2026. Les industriels occidentaux savent qu’ils doivent diversifier. Le Japon a doublé sa production, le Kazakhstan via UKTMP renforce ses partenariats avec l’UE, Bahreïn développe un complexe de production de titane aéronautique. Mais aucune de ces alternatives n’est immédiatement disponible à l’échelle requise. Le marché mondial du titane devrait atteindre 52 milliards de dollars en 2030.

C’est là qu’Aubert & Duval prend toute sa dimension stratégique. Via EcoTitanium et UKAD, le groupe maîtrise l’une des très rares filières européennes capables de produire du titane aéronautique qualifié sans passer par Moscou. EcoTitanium recycle les chutes de titane (copeaux d’usinage, rebuts de pièces forgées) pour produire de nouvelles éponges qualifiées aéronautique.

Une économie circulaire qui répond à deux enjeux à la fois : la décarbonation et la souveraineté.

Sources :

  • Safran, Airbus, Safran et Tikehau Capital signent un accord pour la cession de la participation de Tikehau Capital dans Aubert & Duval (25 juin 2026)
    https://www.safran-group.com/fr/espace-presse/airbus-safran-tikehau-capital-signent-accord-cession-participation-tikehau-capital-aubert-duval-2026-06-25 /
    Communiqué officiel de l’opération, détails sur la répartition à parité Airbus/Safran et le maintien de l’organisation industrielle.
  • L’Usine Nouvelle, L’aéro vole au secours d’Aubert & Duval (novembre 2020)
    https://www.usinenouvelle.com/article/l-aero-vole-au-secours-d-aubert-duval.N1024879 /
    Reportage de fond sur la valeur stratégique d’A&D, les pièces critiques mono-source et le rôle clé dans les programmes français.
  • CGT Safran, Aubert & Duval : une entreprise stratégique
    https://cgtsafran.com/groupe/aubert-duval-une-entreprise-strategique /
    Documentation syndicale détaillée sur les capacités industrielles : presses de matriçage, laminoir, tubes à canon de 22 m, mono-source.
  • A3M, Fiche adhérent Aubert & Duval
    https://www.a3ms.fr/adherent/aubert-et-duval /
    Détail technique des sites, presses, procédés et marchés couverts par le groupe.
  • Fréquence Populaire, Titane russe : en 2025, la France bat un record d’importations depuis 1992 malgré les sanctions (février 2026)
    https://www.fpop.media/titane-russe-en-2025-la-france-bat-un-record-dimportations-depuis-1992-malgre-les-sanctions /
    Données Eurostat : 129,9 M€ d’importations de titane russe en 2025, +19,6 % sur un an.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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