La Banque européenne d’investissement vient de valider un prêt qu’elle aurait refusé catégoriquement il y a encore trois ans .
Le 17 juillet 2026, la BEI a approuvé un financement de 800 millions d’euros à Nuclearelectrica, l’opérateur roumain de la centrale de Cernavodă, pour la rénovation en profondeur de l’unité 1 du site. L’objectif est de prolonger de 30 ans supplémentaires la durée de vie de ce réacteur mis en service en 1996.
Un feu vert qui paraît anodin, mais qui ne l’est pas.
La Banque européenne d’investissement, propriété des 27 États membres de l’Union européenne, n’a pas financé de nouveau réacteur nucléaire depuis plus de trois décennies, et son rapport avec l’atome a longtemps oscillé entre méfiance ouverte et prudence extrême. Ce dossier roumain marque un vrai basculement.
Décryptage.
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Un feu vert que la BEI n’osait plus donner depuis les années 1980
Cernavodă, la centrale que la Roumanie veut prolonger jusqu’en 2056
Direction la ville de Cernavodă, sur la rive droite du Danube, à environ 60 kilomètres à l’ouest du port de Constanța, sur les bords de la mer Noire. Le site abrite depuis 1996 la seule centrale nucléaire du pays, exploitée par Nuclearelectrica, entreprise majoritairement détenue par l’État roumain. La centrale se compose actuellement de deux unités opérationnelles, mises en service respectivement en 1996 (unité 1) et 2007 (unité 2). Ce sont des réacteurs canadiens de type CANDU-6 de 650 mégawatts électriques chacun, technologie à eau lourde pressurisée qui utilise de l’uranium naturel comme combustible. À eux deux, ils fournissent environ 20 % de l’électricité roumaine. Un poids stratégique majeur pour un pays de 19 millions d’habitants qui cherche à s’affranchir des énergies fossiles importées.
Le projet de rénovation de l’unité 1 a été lancé dès 2017 et se déroule en trois phases. La première a permis les études préparatoires, la deuxième est en cours, et la troisième (2027-2029) prévoit l’arrêt complet du réacteur, la vidange totale de son eau lourde, le retrait de son combustible, puis le remplacement à neuf de composants essentiels comme les générateurs de vapeur, les tubes de pression, les tubes de calandria et les tubes d’alimentation. Rien de moins que 480 canaux combustibles et 960 tubes d’alimentation à changer un à un. Un chantier titanesque qui doit permettre à l’unité 1 de fonctionner encore 30 ans après sa remise en service, soit jusqu’aux alentours de 2060.
Objectif fixé par Cosmin Ghita, le patron de Nuclearelectrica :
« L’unité 1 rénovée représentera 9 % supplémentaires de production annuelle d’énergie propre, sûre et stable pour la Roumanie sur la période 2030-2060. »
Coût total estimé du projet : 3,2 milliards d’euros.
Un montage financier qui fait converger tous les outils européens
Pour boucler ce dossier, Bucarest joue sur tous les tableaux. Le prêt de la BEI vient s’ajouter à plusieurs briques déjà en place.
En septembre 2024, Nuclearelectrica a signé un premier contrat de financement de 540 millions d’euros avec un syndicat bancaire mené par JP Morgan. L’État roumain apporte une subvention directe de 600 millions d’euros (environ 706 millions de dollars) ainsi que des garanties d’État pour couvrir les autres prêts contractés. Un mécanisme de protection contre les changements réglementaires en cours de construction et d’exploitation est également prévu. Surtout, un contrat pour différence (CfD) bilatéral sur 30 ans va garantir à l’opérateur des revenus stables sur la durée. Le CfD, on en parlait ici en juillet à propos du projet suédois de Ringhals : c’est un mécanisme financier où l’État garantit un prix minimum au producteur d’électricité, avec reversement des gains si les prix de marché s’envolent. Ce type de dispositif, popularisé à Hinkley Point C au Royaume-Uni en 2013, s’est largement diffusé en Europe et permet aux banques de prêter à des taux nettement plus bas puisque leur risque est encadré.
L’assemblage est particulièrement soigné parce qu’il permet de convaincre à la fois les banques publiques (BEI, JP Morgan), les instances européennes (la Commission a validé les mesures de soutien roumain), et les investisseurs privés qui suivront. Un cocktail assez fin, mais aussi le signe que le nucléaire ne s’auto-finance plus depuis longtemps et qu’il faut absolument multiplier les guichets pour boucler un budget de plusieurs milliards d’euros.
La BEI se remet enfin à l’atome
Ce prêt de 800 millions d’euros à la Roumanie ne doit pas être compris seulement comme un événement roumain, c’est un événement européen.
Historiquement, la BEI n’a pas financé de nouveaux réacteurs depuis plus de trois décennies. Sa politique de prêt sur l’énergie, révisée en 2019 puis en 2023, mettait l’accent sur les renouvelables et les infrastructures de réseau, avec une approche prudente sur l’atome. Techniquement, la BEI n’excluait pas complètement le nucléaire, mais elle mettait la barre tellement haut en matière de critères économiques et environnementaux que peu de dossiers passaient le filtre.
Résultat : entre 1990 et 2024, aucun nouveau réacteur européen n’a été financé par la BEI, seuls quelques prêts pour de la modernisation ou de la sûreté ont vu le jour, à des montants modestes.
Ce blocage s’explique par un facteur simple : les 27 États membres qui possèdent la banque sont profondément divisés sur le nucléaire. L’Allemagne, l’Autriche, le Luxembourg, l’Irlande et le Portugal y sont franchement hostiles. La France, la Roumanie, la Bulgarie, la Tchéquie, la Slovaquie, la Slovénie, la Croatie, la Pologne, la Suède, la Finlande et la Hongrie forment au contraire une « Alliance nucléaire » qui plaide activement pour son inclusion dans les stratégies européennes de décarbonation. Cette ligne de fracture a paralysé la BEI pendant des années.
Le vrai basculement date de 2024, avec l’arrivée à la présidence de la BEI de l’Espagnole Nadia Calviño, ex-ministre de l’Économie de Pedro Sánchez. Dans une interview au Financial Times fin 2024, elle affirmait sans détour que « l’Europe ne peut pas être en retard sur les SMR », ouvrant explicitement la porte à des financements nucléaires. Depuis, la BEI a effectivement commencé à financer des projets nucléaires en série. Voici la liste des prêts nucléaires validés récemment.
| Date | Bénéficiaire | Pays | Objet du prêt | Montant |
|---|---|---|---|---|
| Fin 2024 | Orano | France | Extension de l’usine d’enrichissement Georges Besse II au Tricastin | 400 M€ (environ 471 M$) |
| Avril 2025 | TVO | Finlande | Prolongation opérationnelle des unités Olkiluoto 1 et 2 (via NIB) | 75 M€ (environ 88 M$) |
| Septembre 2025 | TVO | Finlande | Modernisation contrôle-commande et séparateurs de vapeur d’Olkiluoto 1 et 2 | 90 M€ (environ 106 M$) |
| Juillet 2026 | Nuclearelectrica | Roumanie | Rénovation de l’unité 1 de Cernavodă (prolongation 30 ans) | 800 M€ (environ 941 M$) |
En moins de deux ans, la BEI a donc validé près de 1,4 milliard d’euros (environ 1,65 milliard de dollars) de prêts liés au nucléaire, dont 800 millions rien que pour ce dossier roumain. Sur ce total, seul le prêt Orano à Tricastin concerne un site français. Les autres montants sont dirigés vers la Finlande et la Roumanie, deux pays de la « frontière est » de l’Europe qui ont fait du nucléaire un pilier explicite de leur mix énergétique. Le message est clair : la banque publique de l’Union européenne finance enfin le nucléaire au même titre qu’elle finance l’éolien allemand ou le solaire espagnol. La formule officielle de la BEI parle d’une « approche neutre sur le plan technologique », en cohérence avec les objectifs de décarbonation de l’UE, la sécurité d’approvisionnement et la compétitivité.
À noter que ce mouvement européen n’est pas isolé puisque la Banque mondiale a levé son propre interdiction de financer le nucléaire civil en juin 2025, après plus de 60 ans d’exclusion. Un signal fort. Les grandes banques multilatérales du monde entier semblent avoir compris que la lutte contre le réchauffement climatique nécessitait de réintégrer l’atome dans la boîte à outils financière.
Un enjeu politique majeur pour la suite
Reste maintenant à voir jusqu’où la BEI ira dans cette voie. Financer la modernisation d’un réacteur existant, c’est une chose. Financer la construction d’un nouveau réacteur, c’est un tout autre sujet politique. Les cinq pays membres opposés à l’atome n’ont pas dit leur dernier mot, et la moindre décision d’engagement massif sur un chantier neuf déclenchera des tensions internes fortes au sein de la banque.
Or les projets ne manquent pas. La Roumanie elle-même veut relancer les unités 3 et 4 de Cernavodă, dont les chantiers ont été gelés en 1990 (unité 3 à 52 % d’achèvement, unité 4 à 30 %). La Pologne construit sa première centrale à Lubiatowo. La Tchéquie prévoit l’extension de Dukovany. La Bulgarie mise sur Kozloduy. Sans compter les projets de SMR en Suède (Ringhals), au Royaume-Uni (Rolls-Royce) et en Slovaquie (Bohunice avec Newcleo, on en parlait cette semaine). Tous ces projets réclament des dizaines de milliards d’euros de financement public sur les dix prochaines années. La question posée à la BEI est simple : combien accepte-t-elle de mettre au pot ?
Sur le dossier Cernavodă, le contexte est un peu particulier parce qu’il s’agit d’une rénovation, pas d’un nouveau réacteur. Et parce que la Roumanie, membre de l’OTAN, partage une longue frontière avec l’Ukraine, ce qui donne au projet une dimension de sécurité énergétique face à la Russie que peu de pays membres pouvaient contester ouvertement. Autant dire que le dossier était probablement le plus consensuel possible pour lancer la nouvelle politique nucléaire de la BEI. Le vrai test viendra sur les prochains dossiers, notamment sur les projets neufs.
Sources :
- European Investment Bank, EIB Group approves over €17 billion in new financing including for Romanian nuclear power and Ukraine-EU border crossings (juillet 2026)
https://www.eib.org/en/press/all/2026-253-eib-group-approves-over-eur17-billion-in-new-financing-including-for-romanian-nuclear-power-and-ukraine-eu-border-crossings /
Communiqué officiel de la BEI annonçant la validation du prêt de 800 M€ pour Cernavodă dans un package global de 17,4 Md€. - ANS Nuclear Newswire, The EIB funds Finland as MDBs around the world embrace nuclear (novembre 2025)
https://www.ans.org/news/2025-11-04/article-7516/the-eib-funds-finland-as-mdbs-around-the-world-embrace-nuclear /
Contextualisation du retournement de la BEI sous la présidence de Nadia Calviño (arrivée 2024), historique des prêts nucléaires récents, rôle de la Banque mondiale. - NucNet, European Investment Bank Lends €90 Million For Upgrade Of Olkiluoto Nuclear Reactors (septembre 2025)
https://www.nucnet.org/news/european-investment-bank-lends-eur90-million-for-upgrade-of-olkiluoto-nuclear-reactors-10-4-2025
Précision sur les prêts BEI à TVO en Finlande (75 M€ + 90 M€) et évolution de la politique de la banque sur les SMR.
Crédit image de mise en avant : Nuclearelectrica




