Pendant des décennies, quand l’État français voulait un satellite, il le commandait, le payait, puis attendait des années. Le 1er octobre, il a tenté autre chose : il a loué.
Ce jour-là, une Falcon 9 de SpaceX a décollé de la base de Vandenberg, en Californie, pour la mission Transporter-18, un vol rideshare (covoiturage spatial, où des dizaines de satellites partagent la même fusée). Parmi les passagers se trouvait Altair-1, un satellite d’observation de la Terre opéré par Loft Orbital, une start-up franco-américaine installée à Toulouse et à San Francisco.
Il servait deux programmes du CNES (Centre national d’études spatiales) financés par France 2030, le grand plan d’investissement de l’État.
Le satellite a été lancé cinq mois à peine après la signature du contrat. Il a acquis son signal et a entamé sa phase de mise en service.
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La start-up franco-américaine Loft Orbital lance le premier satellite « loué » par l’État : Altair-1
En Formule 1, plusieurs écuries achètent leur moteur à Mercedes plutôt que de dépenser des années à en concevoir un. Loft applique la même logique à l’espace en fournissant la plateforme du satellite (le « châssis » qui apporte l’énergie, les communications et le pilotage). Elle y installe ainsi les instruments de ses clients, organise le lancement et fait tourner la mission. Le client, lui, se concentre sur ce qu’il veut observer.
Le 30 avril 2026, le CNES a signé avec Loft et son partenaire toulousain Magellium Artal Group un contrat pluriannuel baptisé MS-HR, pour « Multi-Senseurs Haute Revisite ». La haute revisite désigne la capacité à repasser souvent au-dessus d’un même point. Le contrat pèse jusqu’à plusieurs dizaines de millions d’euros et a été passé pour le compte des ministères chargés de la défense, de la sécurité et de l’environnement.
À terme, il prévoit une constellation de dix satellites. Le détail le plus parlant se trouve dans le vocabulaire du ministère : l’État n’a pas acheté des satellites, il a acheté un « service de fourniture de données ». La démonstration est attendue fin 2027, pour un an renouvelable deux fois. Les premiers clients identifiés étaient les Armées, la sécurité civile et le SGMer (secrétariat général de la mer).
Cinq paires d’yeux sur un même châssis
Altair-1 réunit cinq façons de regarder la Terre. L’optique haute résolution prend la photo classique. L’infrarouge à ondes courtes (SWIR) voit à travers la brume et la fumée. L’infrarouge thermique repère la chaleur d’un moteur ou d’un départ de feu. L’hyperspectral décompose la lumière en des dizaines de nuances invisibles à l’œil nu pour identifier la nature d’un matériau. Enfin, un capteur radiofréquence capte les émissions radio et radar.
Le satellite embarque aussi des processeurs graphiques NVIDIA (les puces qui font tourner l’intelligence artificielle sur Terre). Au lieu d’envoyer au sol des gigaoctets d’images brutes, il peut faire le tri lui-même, repérer un changement et transmettre directement le résultat.
Un instrument de Safran en passager
Le même satellite a servi une seconde mission. En décembre 2025, le CNES avait confié à Loft trois missions IOD/IOV (démonstration et validation en orbite), prévues en 2026, 2027 et 2028. Le principe : donner aux industriels français un accès rapide à l’espace pour prouver qu’une technologie fonctionne vraiment en orbite, et pas seulement en salle blanche. Loft s’était engagée à lancer la première moins de douze mois après la signature. Elle a tenu parole, en dix mois environ.
Le passager était le SEEING 230 Ident de Safran Reosc, un imageur optique compact destiné aux futures constellations d’observation. Nous avions raconté sa commande, signée au salon du Bourget en juin 2025. Magellium Artal Group se charge de l’étalonnage en orbite et de la validation de la qualité d’image. Le groupe toulousain gère aussi le segment sol de MS-HR, c’est-à-dire toute la chaîne au sol qui reçoit, traite et contrôle les images avant qu’elles n’arrivent chez l’utilisateur.

Deux façons de commander un satellite
| Critère | Programme classique | Modèle MS-HR (Loft) |
|---|---|---|
| Ce que l’État achète | Le satellite lui-même | Un service de fourniture de données |
| Propriétaire du satellite | L’État | L’opérateur privé |
| Délai entre contrat et lancement | Plusieurs années | Environ cinq mois |
| Capteurs | Le plus souvent un type par mission | Cinq modes sur une même plateforme |
| Traitement des images | Au sol | En partie à bord, par intelligence artificielle |
| Engagement | Achat ferme, durée de vie du satellite | Démonstration d’un an, renouvelable deux fois |
Le détour par Abu Dhabi
Altair-1 a été assemblé et testé à Abu Dhabi par Orbitworks, la coentreprise créée par Loft et Marlan Space, filiale du conglomérat émirati IHC. Le satellite est le premier d’une constellation de dix engins baptisée Altair. Les Émirats l’ont d’ailleurs célébré comme le premier satellite commercial construit sur leur sol. Le CNES n’a donc pas fait sortir un satellite de terre en cinq mois : il a réservé de la capacité sur une constellation déjà en chantier.
Ce n’est pas un tour de passe-passe, c’est même tout l’intérêt du modèle. La chaîne de traitement des données reste française, avec un segment sol confié à Magellium. L’ambition, elle, se joue désormais ailleurs. Le 9 septembre 2026, Loft et Marlan Space ont annoncé un programme d’un milliard de dollars (environ 850 millions d’euros) pour porter Altair de dix à cinquante satellites, avec Mistral, BlackSky et MaiaSpace à bord.
Un modèle qui marche, un argent qui vient d’ailleurs
Loft est une réussite tricolore, c’est indéniable. Cofondée en partie par des Français et née à Toulouse, elle a levé 170 millions d’euros en janvier 2025, et sa valorisation a dépassé le milliard. Le tour était mené par le fonds souverain singapourien Temasek et par le français Tikehau Capital, avec Bpifrance au capital. Cependant, son extension la plus ambitieuse repose aujourd’hui sur des capitaux émiratis.
Dans notre article sur les Assises du NewSpace, cet été, le constat était déjà posé. En 2022, les investisseurs privés américains avaient injecté près de 6 milliards de dollars (environ 5,1 milliards d’euros) dans les jeunes pousses du spatial, contre un seul milliard (environ 850 millions d’euros) pour toute l’Europe.
L’État français a trouvé comment acheter vite. Il n’a pas encore trouvé comment financer au même rythme. Tant que l’argent qui fait grandir ses meilleures pépites viendra de Singapour ou du Golfe, la France restera un client privilégié de son propre New Space, pas son propriétaire.
Sources
Loft Orbital, Loft Signs Strategic Contract with CNES to Provide Access to Next Generation Earth Observation Capabilities (30 avril 2026)
Annonce du contrat MS-HR : montant, ministères bénéficiaires, segment sol souverain de Magellium, premier lancement prévu au quatrième trimestre 2026.
Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, France 2030 : annonce du lauréat de l’appel d’offres pour la démonstration de capacités innovantes d’Observation de la Terre Multi Senseurs Haute Revisite
https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/france-2030-annonce-du-laureat-de-l-appel-d-offres-pour-la-demonstration-de-capacites-innovantes-d-101398
Communiqué officiel : achat d’un service de fourniture de données, constellation de dix satellites, démonstration fin 2027, clients d’ancrage.
Loft Orbital, Loft Selected as a Trusted Partner to Support France’s Sovereign Space Capabilities (11 décembre 2025)
Loft Selected as a Trusted Partner to Support France’s Sovereign Space Capabilities
Contrat IOD/IOV avec le CNES : trois missions en 2026, 2027 et 2028, premier lancement visé moins de douze mois après la signature.
Safran, Safran franchit une étape majeure avec la fourniture d’imageurs nouvelle génération à Loft Orbital (19 juin 2025)
https://www.safran-group.com/fr/espace-presse/safran-franchit-etape-majeure-fourniture-imageurs-nouvelle-generation-loft-orbital-2025-06-19
Contrat de fourniture des imageurs SEEING 230 Ident de Safran Reosc pour la constellation d’observation de Loft Orbital.
L’Usine Nouvelle, Les start-up du Newspace toujours aussi séduisantes aux yeux des investisseurs (janvier 2024)
https://www.usinenouvelle.com/editorial/les-start-up-du-newspace-toujours-aussi-seduisantes-aux-yeux-des-investisseurs.N2206944
Comparaison des investissements privés dans le spatial en 2022 : 6 milliards de dollars aux États-Unis, 1 milliard en Europe.


