Une équipe de passionnés veut « ressusciter » la version complètement ratée et iconique du Concorde russe : le Tupolev Tu-144D

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Aux portes de Moscou, une poignée de bénévoles russes remonte boulon par boulon un vieux Concorde soviétique abandonné depuis des années. 

L’affaire remonte au 6 octobre 2026. Sur sa chaîne YouTube, un passionné russe nommé Pavel Efter a publié la vidéo (plus bas dans l’article) de l’installation d’une unité de puissance auxiliaire TA-6A dans le ventre d’un Tupolev Tu-144D immatriculé CCCP-77115.

L’avion, posé sur le tarmac partagé entre l’institut Gromov et l’aéroport de Joukovski, à soixante kilomètres au sud-est de Moscou, dort là depuis des années. Avec cette installation, Efter et son équipe entendent bien qu’il reprenne des couleurs à temps pour le MAKS 2027, le grand salon aérien russe.

Zoom sur ce « cousin » du Concorde qui aura, malgré lui, inscrit son nom l’histoire de l’aviation.

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À Joukovski, un vieux Concorde russe reprend des couleurs

Le CCCP-77115 n’est pas n’importe quel appareil. C’est l’un des cinq Tu-144D jamais produits (la version la plus aboutie du programme) et l’un des quatre à avoir survécu jusqu’à nos jours. Pendant deux décennies, il a servi d’exposition statique au salon MAKS, nez pointé vers le ciel, canards déployés comme un papillon de musée. Puis le salon s’est arrêté en 2021, le pays est entré en guerre, et l’avion a sombré dans l’oubli.

Depuis 2023, Pavel Efter poste sur sa chaîne « Restorer144 » les travaux menés sur les deux Tu-144 de Joukovski, le CCCP-77114 juché depuis 2019 sur un piédestal à l’entrée de l’aéroport, et le CCCP-77115, resté sur le tarmac. Ses équipes activent les circuits électriques, testent les instruments de la cabine, gonflent les pneus, lèvent et abaissent le nez basculant, déploient les canards escamotables à l’avant, nettoient la carlingue.

Rien de spectaculaire, mais un travail de restauration méticuleux, mené par des volontaires regroupés dans la fondation caritative Legends of Aviation, avec l’aide d’une petite entreprise d’ingénierie russe nommée NIK.

Ce porte-avions soviétique de 273 mètres de long a connu une histoire tragique et grotesque avant de finir à 100 km de toute mer sur un lac artificiel chinois

Efter l’a précisé à The Aviationist, qui a été le premier à relayer l’affaire en Occident : il ne s’agit pas de refaire voler l’avion, seulement de le préparer à être exposé en statique. L’APU installé permettra d’alimenter électriquement la cabine et les feux de l’engin pendant les démonstrations au sol.

Rappel historique : deux mois avant Concorde, l’URSS avait pris les devants

Le Tu-144 a décollé pour la première fois le 31 décembre 1968, soit deux mois avant son concurrent franco-britannique Concorde, qui ne volera qu’en mars 1969.

L’URSS perpétuait ainsi la tradition des duels d’anthologie : Soyouz contre Apollo, Mir contre Skylab, Tu-144 contre Concorde. Même silhouette d’arcure, même nez basculant pour permettre la vue au décollage, mêmes performances annoncées autour de Mach 2.

Les ressemblances étaient telles que l’Occident baptisa l’avion Konkordski, un surnom moqueur sous-entendant que Moscou avait tout simplement copié son concurrent. L’accusation d’espionnage industriel a tourné pendant des décennies, et plusieurs enquêtes historiques, publiées depuis la chute du mur, ont confirmé que les services soviétiques avaient effectivement collecté des informations techniques sur Concorde dès 1965.

Le Tu-144 restait cependant un appareil de conception largement originale, et sa technologie n’était pas une simple photocopie.

Un des deux Tu-144D de Joukovski - crédit : Pavel Efter
Un des deux Tu-144D de Joukovski – crédit : Pavel Efter

Du Bourget 1973 à Alma-Ata : la carrière brisée du Tu-144

Ce qui a vraiment plombé le programme, ce ne sont pas les soupçons d’espionnage, mais deux catastrophes et une économie désastreuse. Le 3 juin 1973, lors du salon aéronautique du Bourget, un Tu-144S de démonstration pique vers le sol depuis 600 mètres de hauteur en pleine présentation, se disloque en vol et s’écrase sur le village de Goussainville. Quatorze morts, dont six à bord et huit au sol, parmi lesquels trois enfants. Devant 350 000 spectateurs et les caméras du monde entier. Le cataclysme marque durablement la réputation de l’appareil, même si l’enquête n’a jamais pu établir une cause définitive, longtemps soupçonné d’avoir été piégé par un Mirage français venu photographier la démonstration.

La ligne commerciale ne tiendra qu’une poignée de mois. Entre novembre 1977 et juin 1978, le Tu-144 effectue une centaine de vols sur l’unique route Moscou-Alma-Ata, au Kazakhstan, soit à peine 55 passagers par vol en moyenne. L’exploitation s’arrête net après un deuxième crash, en mai 1978 près de Yegoryevsk, en Russie, puis le vol commercial est définitivement enterré. L’avion continuera à faire du cargo et des missions d’État jusqu’au milieu des années 1980, mais le rêve supersonique soviétique s’est éteint.

Au total, seize appareils seront construits, dont neuf Tu-144S et cinq Tu-144D. La production prend fin en janvier 1982.

Un seul Tu-144 a eu une seconde vie, avec la NASA

Un seul exemplaire a finalement été réellement utile après le retrait du service : le CCCP-77114, reconverti en laboratoire volant sous le nom de Tu-144LL. Entre juin 1996 et avril 1999, la NASA a loué cet appareil pour son programme High-Speed Research, destiné à préparer un futur avion supersonique civil américain. L’appareil, re-motorisé avec quatre turboréacteurs Kuznetsov NK-321 (ceux du bombardier Tu-160), a volé 27 missions pour étudier l’aérodynamique, les charges structurelles et le confort cabine à Mach 2. Les Américains payaient, les Russes faisaient voler, et les deux équipes se partageaient les données.

Un épisode improbable, pile dans la lune de miel post-guerre froide.

Fiche technique du Tupolev Tu-144

Les Américains ont tiré de ces vols des données précieuses, mais aucun successeur n’a vu le jour. Le programme HSR a été abandonné en 1999, et l’avion est redevenu la propriété exclusive des Russes.

Il a volé pour la dernière fois en avril 1999, puis a été rangé à Joukovski.

Sans cet avion au prix pharaonique, il n’y aurait sans doute jamais eu de Concorde mais les Britanniques n’auront pas gardé un bon souvenir du Bristol Type 188

Moscou rêve d’un nouveau Concorde

Heureux timing ou intentionnel ? Le 3 juin 2026, dans un entretien à l’agence TASS, Vadim Badekha, le patron de la United Aircraft Corporation (le conglomérat aéronautique russe qui regroupe Tupolev, Soukhoï, Irkut et quelques autres), a confirmé qu’un prototype d’avion de ligne supersonique était en cours de construction en Russie. L’assemblage se ferait précisément à Joukovski, dans le centre national de recherche attenant à l’institut Gromov. Celui-là même où dorment les deux Tu-144.

Les détails techniques du nouveau programme restent flous : vitesse de croisière envisagée autour de Mach 1,8 à 2, mais ni l’architecture, ni la motorisation, ni le calendrier n’ont été dévoilés. Badekha a toutefois précisé que la Russie entendait éviter les erreurs du passé, c’est-à-dire ne plus se laisser emporter par la course au prestige national au détriment des réalités économiques et de la sécurité.

Phrase lourde de sous-entendus, qui raconte en creux l’épuisement moral autour de l’ancien Tu-144.

Peut-on vraiment faire un supersonique civil rentable en 2026 ? La question hante aussi les Américains, où Boom Supersonic, basée à Denver, travaille sur l’Overture, un trisonique de 65 places prévu pour 2029, avec plus de 130 pré-commandes signées. En France et en Europe, Dassault et Airbus suivent le sujet de loin, convaincus que les contraintes de bang sonique et d’empreinte carbone resteront des murs insurmontables. Entre les règles anti-bang supersonique au-dessus des terres, les carburants durables obligatoires et le coût d’un tel développement, aucun chemin n’est évident.

Pendant que ses bénévoles astiquent le vieux Concorde soviétique boulon par boulon, Moscou annonce donc le prochain. Si le MAKS 2027 revient, les deux générations pourraient même se croiser à Joukovski.

Sources principales :

  • The Aviationist — A Tu-144 ‘Russian Concorde’ is Being Restored for Display Ahead of Expected MAKS Return (18 octobre 2026)
    https://theaviationist.com/2026/10/18/tu-144-being-restored-ahead-of-expected-maks-return/
    Entretien avec Pavel Efter, détail des travaux de restauration sur le Tu-144D CCCP-77115 à Joukovski et perspective du salon MAKS 2027.
  • TASS — UAC chief says prototype supersonic passenger jet under development in Russia (3 juin 2026)
    https://tass.com/economy/2140841
    Entretien avec Vadim Badekha, patron de l’United Aircraft Corporation, confirmant le développement d’un nouvel avion supersonique civil russe à Joukovski.
  • NASA — Tu-144LL Supersonic Flying Laboratory, documentation du programme High-Speed Research (1996-1999)
    https://www.nasa.gov/centers/dryden/history/pastprojects/Tu-144/
    Documentation officielle de la collaboration entre la NASA et Tupolev pour les 27 missions du Tu-144LL re-motorisé.
  • Wikipedia — Tupolev Tu-144 et 1973 Paris Air Show Tupolev Tu-144 crash
    https://en.wikipedia.org/wiki/Tupolev_Tu-144
    Fiche technique de l’appareil, chronologie du programme, crashes du Bourget 1973 et de Yegoryevsk 1978, variantes produites et exemplaires subsistants.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
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