Modane-Avrieux abrite un des trésor de l’aéronautique française avec l’ONERA.
Quand on parle de l’aéronautique française, on cite spontanément Airbus à Toulouse, Safran à Villaroche, Dassault à Mérignac. Rarement Modane-Avrieux.
Quel dommage ! Car c’est bien dans cette petite vallée savoyarde, perdue entre les Alpes, que se cache l’une des armes secrètes les plus stratégiques de l’industrie aéronautique française avec un rayonnement internationale : l’ONERA (Office national d’études et de recherches aérospatiales).
Les grandes souffleries du Français ont d’ailleurs bouclé une année 2025 record, avec 60,5 millions d’euros de prises de commandes rien que sur leurs installations.
Ce chiffre, qui a peu fait parler dans la presse grand public, dit en réalité quelque chose de fondamental sur la place de la France dans la course aéronautique mondiale.
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Les grandes souffleries d’ONERA continuent de séduire en 2026, même à l’heure du numérique et des IA !
Pourquoi on souffle encore sur des maquettes à l’ère du calcul intensif ?
Première question logique : à l’époque des supercalculateurs et des jumeaux numériques, pourquoi continuer à construire des maquettes physiques et à les soumettre à des écoulements d’air ? La réponse est simple. Personne ne sait calculer parfaitement les phénomènes aérodynamiques les plus complexes. Quand un avion entre en zone de décollage, quand un missile traverse la barrière du son, quand une hélice tourne à plusieurs milliers de tours par minute, des phénomènes physiques apparaissent que les meilleurs modèles numériques ne reproduisent qu’imparfaitement.
Turbulences instationnaires, ondes de choc, interactions paroi-fluide, vibrations couplées etc. Le réel reste plus subtil que le calcul !
La soufflerie permet vérifier que les calculs correspondent à la réalité et de fournir les certifications réglementaires qu’aucune simulation ne peut délivrer.
Six souffleries, chacune avec sa spécialité
L’arsenal français aligne plusieurs installations rares dans le monde, et même unique pour certaines. Voici un récapitulatif des six grandes souffleries qui composent le parc opérationnel de l’ONERA :
| Soufflerie | Localisation | Spécialité | Particularité |
|---|---|---|---|
| S1MA | Modane-Avrieux | Transsonique grande échelle | La plus grande soufflerie d’Europe |
| S2MA | Modane-Avrieux | Pressurisée trans- et supersonique | Trajectographie captive (largage armements) |
| F1 | Fauga-Mauzac | Basse vitesse pressurisée | Tests givre avec NASA et CNRC canadien |
| F4 | Fauga-Mauzac | Hypersonique | Mach 12 à 15, arc électrique de 150 MW |
| S8Ch | Meudon-Châtillon | Supersonique cavités | Soutes à armement avions de combat |
| CEPRA19 | Saclay | Aéroacoustique | Mesures de bruit moteurs et hélices |
S1MA, à Modane-Avrieux dans les Alpes, est la pièce maîtresse du dispositif.

Elle se distingue notamment par sa veine d’essai de dimensions exceptionnelles (14 mètres de long et 8 mètres de diamètre), ce qui perme des tests à grande échelle pour des vitesses pouvant atteindre et même dépasser le son (1200 km/h), avec un flux d’air massif de 10 tonnes par seconde, illustrant ainsi une ingénierie et une conception de pointe.
Elle a failli s’effondrer il y a quelques années, sauvée in extremis par le combat acharné de l’ancien président Bruno Sainjon auprès de la Direction générale de l’armement, qui a débloqué les financements de rénovation au dernier moment. Le successeur, Emmanuel Chiva, hérite donc d’une installation préservée pour les décennies à venir.
L’ensemble couvre toute la gamme des vitesses, des pressions et des conditions atmosphériques. Aucun autre pays européen ne possède une telle palette. C’est dans F1, par exemple, que la NASA et le Conseil national de recherches du Canada ont mené, en septembre 2025, une campagne décisive sur les effets du givre sur les performances aérodynamiques en phase d’atterrissage. Pendant deux semaines, des chercheurs de Cleveland et d’Ottawa se sont retrouvés en plein cœur des Pyrénées pour utiliser une installation française. F4, relancée depuis 2023, accompagne quant à elle les programmes français de missiles hypersoniques en simulant les conditions extrêmes d’une rentrée atmosphérique.
Une liste de clients prestigieux
Le carnet de commandes 2025 de l’ONERA aligne à peu près toutes les signatures qui comptent en aéronautique mais voici une liste non exhaustive des plus prestigieux.
| Client | Origine | Programme testé | Année |
|---|---|---|---|
| Safran Aircraft Engines | France | Moteur RISE (futur successeur du LEAP) | 2024-2025 |
| Airbus | Europe | eXtra Performance Wing | 2025 |
| Dassault Aviation | France | Falcon 10X (essais vibrations) | 2025 |
| NASA + CNRC | USA / Canada | Givre en phase d’atterrissage (SUNSET 3) | 2025 |
| MBDA | France / Europe | Missiles tactiques et stratégiques | en continu |
| DGA | France | Soutes à armement avions de combat | en continu |
Safran, notamment, a signé un contrat-cadre dès 2024 et a remis à l’ONERA, le 6 février 2025 à ses R&T Days, le prix du partenariat pour les essais menés en faveur du programme RISE, qui équipera la prochaine génération d’A320neo.
Stéphane Cueille, président de Safran Aircraft Engines a à cette occasion salué « la pertinence des investissements consentis par l’État dans les souffleries pour soutenir l’innovation ». Compliment rare dans une industrie où les politesses publiques sont calculées au cordeau.
Airbus a, lui, signé en 2025 des contrats pluriannuels d’une ampleur inédite pour des essais à Modane et au Fauga-Mauzac. Le démonstrateur eXtra Performance Wing de la filiale Airbus UpNext, qui préfigure les ailes ultra-allongées des avions commerciaux de demain, est ainsi testé chez l’ONERA.
Dassault Aviation a fait passer son Falcon 10X au crible des essais de vibrations à Mérignac, avec 600 capteurs, 25 points d’excitation et 80 modes vibratoires identifiés. MBDA s’appuie sur les souffleries pour ses missiles.
Côté étranger, NASA, CNRC canadien et plusieurs clients militaires asiatiques et moyen-orientaux figurent sur la liste des utilisateurs réguliers.
Les innovations techniques qui font la différence
Les souffleries constituent la vitrine la plus visible de l’ONERA, mais elles ne résument pas l’établissement. En parallèle de ses essais aérodynamiques, l’organisme mène des travaux dans les domaines de la défense, de l’espace, des matériaux avancés, de l’intelligence artificielle, des drones, de la cybersécurité, des radars, de l’électromagnétisme ou encore de la propulsion.
Le record de commandes de 2025 vient ainsi récompenser deux décennies d’investissements dans les techniques de mesure. L’ONERA peut désormais cartographier un écoulement d’air par vélocimétrie laser (PIV), c’est-à-dire en ensemençant l’air de fines particules éclairées par un laser et photographiées par des caméras rapides.
Elle peut peindre une maquette avec une peinture sensible à la pression dont la fluorescence varie avec la pression locale, ce qui donne une cartographie complète à la surface d’un avion.
Elle peut également commander à distance plusieurs gouvernes simultanément sur une maquette, en mesurant en continu, ce qui n’existe nulle part ailleurs au monde !
Enfin, encore plus stratégique, le système de trajectographie captive rénové en 2025 à S1MA permet de simuler le largage d’un armement, en reproduisant les forces aérodynamiques exactes auxquelles l’engin sera soumis pendant la séparation. Très peu de souffleries dans le monde possèdent ce genre de dispositif et l’ONERA en a deux, à S1MA et à S2MA.
Les militaires français et alliés, qui doivent qualifier le comportement de leurs munitions guidées avant le moindre vol réel, en sont les premiers utilisateurs.
La leçon discrète de Modane-Avrieux
Le record de prises de commandes de l’ONERA n’a pas été atteint grâce au seul boom de l’industrie aérospatiale, il l’a été grâce à une politique méthodique de contrats-cadres pluriannuels signés avec les grands industriels, qui permet de planifier l’utilisation des installations sur trois à cinq ans. Une stratégie commerciale presque banale dans le privé, mais plutôt inhabituelle pour un organisme public.
Pendant ce temps, les souffleries américaines vieillissent, certaines sont fermées faute de budget, et la NASA elle-même envoie ses ingénieurs faire la queue à Fauga-Mauzac quand elle veut tester sérieusement le givrage d’un avion de transport. L’ONERA, c’est donc l’histoire d’un actif stratégique français bien géré, dans un secteur où la France a encore des compétences et un savoir-faire à vendre.
Reste à voir si Paris saura continuer à investir dans la prochaine décennie. Parce que la concurrence chinoise, qui construit en ce moment ses propres souffleries hypersoniques à grande échelle, ne dort jamais.
Source : Rapport annuel 2025
Image de mise en avant :
L’ONERA continue d’investir dans ses capacités de recherche en 2026 en renforçant le couplage entre simulation numérique (CFD) et essais en soufflerie. Cette approche permet d’améliorer la précision des modèles aérodynamiques, de réduire les incertitudes expérimentales et d’accélérer le développement des futurs aéronefs civils, militaires et spatiaux.
La stratégie repose sur une complémentarité croissante entre calcul haute performance et infrastructures d’essais, afin de mieux reproduire les conditions réelles de vol et de préparer les technologies aéronautiques de demain – Crédit : ONERA.




