Petit territoire de 2 586 km², le Grand-Duché concentre 48 grands projets d’infrastructure publique, un marché immobilier qui vient de bondir de 85 % en un an et le plus fort pouvoir d’achat d’Europe. Une équation qui n’a pas échappé aux majors français, désormais quasi omniprésents entre Esch-Belval et le Kirchberg.
Le 3 juillet 2026, Eiffage a annoncé, à travers sa filiale Eiffage Construction, l’acquisition de 80 % du capital du groupe familial luxembourgeois Baatz. L’entreprise, fondée en 1938, réalise 142 millions d’euros de chiffre d’affaires avec 470 salariés. Combiné à Perrard, autre filiale d’Eiffage déjà présente au Luxembourg, le nouvel ensemble atteindra plus de 750 collaborateurs et près de 200 millions d’euros de chiffre d’affaires.
Un dossier qui révèle une tendance de fond que peu d’observateurs ont documentée : les majors français du BTP sont en train, méthodiquement, de prendre le contrôle du marché luxembourgeois.
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Eiffage rachète Baatz : le BTP français continue sa conquête discrète du Luxembourg
Le Luxembourg, un chantier permanent qui attire les majors
Pour comprendre l’intérêt de la stratégie d’Eiffage, il faut regarder les fondamentaux du marché luxembourgeois. Le pays compte 672 050 habitants en 2024, en hausse de 26 % depuis 2000. En semaine, la population effective dépasse le million de personnes grâce aux frontaliers français, belges et allemands et le PIB par habitant est le plus élevé de l’Union européenne.
Côté offre, le pays entre dans un cycle historique d’investissement public. Le gouvernement, à travers la ministre de la Mobilité et des Travaux publics Yuriko Backes, a listé 48 grands projets d’infrastructure à lancer dans les prochaines années. Modernisation de la gare de Troisvierges (210 millions d’euros, chantier prévu en 2030), rénovation d’Oetrange (130 à 150 millions), contournement de Bascharage, extension de lycées, nouveau quartier “Midfield” entre Howald et Gasperich, extension du tramway rapide Luxembourg-Ville / Esch-Belval : la liste dessine un carnet de commandes de plusieurs milliards d’euros, qui s’étalera jusqu’au début des années 2030.
À cela s’ajoute un marché immobilier qui vient de connaître un rebond spectaculaire. Après une année 2024 douloureuse (production BTP en recul de 2,9 % sur douze mois au troisième trimestre 2025), les ventes d’appartements existants ont bondi de 72,9 % au deuxième trimestre 2025 par rapport à la même période de 2024 et les ventes de maisons ont progressé de 93,7 %.
Autrement dit, au moment où Eiffage rachète Baatz, la fenêtre d’opportunité s’ouvre.

Les Français quasi partout sur le marché luxembourgeois
L’opération illustre le phénomène du poids grandissant des groupes français dans le BTP luxembourgeois. Le Grand-Duché a longtemps été un marché dominé par des acteurs locaux (CDCL, CLE SA, Bonaria & Fils, Heirens Constructions) et par la Belgique voisine. Les Français y avaient une présence historique, mais discrète.
Depuis dix ans, la donne a changé et voici un résumé de la présence française sur le sol luxembourgeois :
| Groupe français | Filiale au Luxembourg | Métiers couverts |
|---|---|---|
| Eiffage | Perrard + Baatz (à partir de 2026) | Bâtiment, génie civil, dépollution, béton, économie circulaire |
| Demathieu Bard | Tralux Construction (depuis 1975) | Bâtiment, travaux publics, génie civil industriel |
| VINCI | CFE Luxembourg + participations dans plusieurs chantiers d’ouvrages d’art | Génie civil, concessions, énergie |
| Bouygues | Colas Luxembourg | Routes, infrastructures, terrassement |
Le cas de Demathieu Bard est particulièrement révélateur. Le groupe mosellan, basé à Montigny-lès-Metz et fondé en 1861, est implanté au Luxembourg depuis 1975 via sa filiale Tralux, aujourd’hui forte de plus de 330 collaborateurs. Le groupe a d’ailleurs récemment franchi la barre symbolique des 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires, notamment grâce à la reprise du suisse Steiner Construction (200 salariés, 300 millions d’euros de chiffre d’affaires), plus grosse acquisition de son histoire.
Face à cette pression française, les groupes luxembourgeois historiques (CDCL, CLE, Bonaria, Heirens) tiennent leurs positions grâce à une connaissance fine du terrain et à des relations solides avec les collectivités locales mais l’écart de taille et de ressources joue de plus en plus en défaveur des acteurs indépendants. La logique de consolidation semble inéluctable, à l’image du BTP français des années 1990-2000, où quelques entreprises familiales sont progressivement passées sous le contrôle des majors.
Le Luxembourg est l’un des pays européens les plus exigeants en matière environnementale. Ses appels d’offres intègrent désormais des critères stricts sur le recyclage des matériaux, la dépollution des sols contaminés par d’anciennes activités industrielles et l’empreinte carbone des bétons. Sans ces compétences, un groupe peut se retrouver disqualifié dès la première étape administrative. Baatz apporte ces briques immédiatement opérationnelles, notamment via ses activités de production de béton prêt à l’emploi et de recyclage des matériaux issus des chantiers de démolition.
Une acquisition qui coche toutes les cases stratégiques
Pour Eiffage, l’opération répond à trois objectifs stratégiques simultanés. D’abord, prendre une taille critique dans un marché qui va exploser au cours des cinq prochaines années. 200 millions d’euros de chiffre d’affaires cumulé, c’est un socle sérieux pour attaquer les grands appels d’offres publics luxembourgeois, où seuls les groupes capables de mobiliser plusieurs dizaines de millions d’euros de trésorerie sont crédibles.

Ensuite, verrouiller un savoir-faire en économie circulaire qui manque aux concurrents. Le Luxembourg est l’un des pays européens les plus exigeants en matière environnementale. Ses appels d’offres intègrent désormais des critères stricts sur le recyclage des matériaux, la dépollution des sols et l’empreinte carbone des bétons. Sans ces compétences, un groupe peut se retrouver disqualifié dès la première étape administrative. Baatz apporte ces briques immédiatement opérationnelles.
Enfin, préserver une présence dans une région qui devient un hub logistique et technologique européen. La Grande Région (Luxembourg, Sarre, Rhénanie-Palatinat, Wallonie, Lorraine) concentre plusieurs milliers d’emplois industriels et de services autour de sites comme le Kirchberg, le pôle logistique de Bettembourg-Dudelange ou la reconversion en cours d’Esch-Belval. Y avoir une base solide, c’est aussi couvrir les besoins de clients français et allemands qui investissent dans la région.
En ce sens, le nouvel investissement d’Eiffage qui pourrait vite s’avérer payant si la croissance de l’immobilier dans le petit État continue sa marche folle.
Sources
Eiffage, Eiffage renforce sa présence au Luxembourg avec l’acquisition des entités de travaux du groupe Baatz (3 juillet 2026)
http://eiffage.com/medias/actualites/eiffage-renforce-sa-presence-au-luxembourg-avec-lacquisition-des-entites-de-travaux-du-groupe-baatz
Chiffres officiels de l’opération : 80 % du capital, 142 M€ CA Baatz, 470 salariés, ensemble à 750 collaborateurs et 200 M€ CA.
Chambre des Députés du Grand-Duché de Luxembourg, Grands projets d’infrastructure : nouveautés et évolutions (novembre 2025)
https://www.chd.lu/fr/mobilite-construction-grands-projets-infrastructure-bdget-presentation-2025-novembre2025
Liste et détail des 48 grands projets d’infrastructure luxembourgeois, budgets et calendriers.
Gouvernement luxembourgeois, Le “Logement en chiffres” n°18 (septembre 2025)
https://gouvernement.lu/fr/actualites/toutes_actualites/communiques/2025/09-septembre/24-logement-chiffres.html
Rebond immobilier T2 2025 : +72,9 % appartements existants, +93,7 % maisons, chiffre d’affaires ventes 1,26 Md€.




