Encore un paradoxe de l’Allemagne qui refuse le nucléaire sur son sol mais produit grâce à la France du combustible pour les vieilles centrales soviétiques

Date:

Voilà une décision qui incarne à elle seule le grand paradoxe européen sur le nucléaire. L’Allemagne, qui a fermé toutes ses centrales en avril 2023, vient d’autoriser la production sur son sol de combustible nucléaire pour des réacteurs russes exploités ailleurs en Europe. À la manœuvre : Framatome, le groupe français devenu pivot du nucléaire européen.

Le 22 juillet 2026, le ministère de l’Environnement, de l’Énergie et du Climat du Land de Basse-Saxe, agissant au nom du gouvernement fédéral allemand, a validé la demande d’Advanced Nuclear Fuels (ANF), la filiale allemande de Framatome.

L’extension visée doit permettre de produire des assemblages combustibles hexagonaux pour réacteurs VVER-1000, ces réacteurs à eau pressurisée d’origine soviétique qui équipent encore une bonne partie des centrales d’Europe centrale et orientale.

Autrement dit, Framatome pourra bientôt fabriquer en Allemagne du combustible sous licence de TVEL (filiale de la corporation d’État russe Rosatom) pour alimenter les centrales tchèques, bulgares, slovaques ou finlandaises.

Un vrai casse-tête industriel et politique !

Lire aussi :

Lingen, un site allemand pour un combustible russo-français

ANF, la petite pépite de Framatome en Basse-Saxe

Direction Lingen, une ville tranquille de 55 000 habitants au nord-ouest de l’Allemagne, à quelques kilomètres de la frontière néerlandaise. C’est ici, depuis 1975, qu’Advanced Nuclear Fuels (ANF) fabrique des assemblages combustibles pour réacteurs à eau pressurisée (REP) et à eau bouillante (REB). Le site emploie environ 400 salariés, appartient à Framatome depuis les années 2000, et livre ses clients dans le monde entier. C’est en réalité l’un des rares sites de production de combustible nucléaire encore actifs en Allemagne, un pays qui a pourtant tourné le dos à l’atome civil en fermant ses trois dernières centrales le 15 avril 2023.

Le paradoxe est accepté au pays de Goethe puisque le combustible fabriqué à Lingen est destiné de toute façon destiné dès l’origine pour l’exportation, principalement vers les réacteurs occidentaux. La nouveauté vient en revanche du fait que ce même site produira bientôt du combustible pour réacteurs VVER de conception soviétique, historiquement fournis par TVEL, la filiale d’ingénierie combustible de Rosatom.

La demande d’autorisation prévoit des modifications de certains équipements de production et de contrôle, ainsi que l’installation d’équipements supplémentaires dans les bâtiments existants.

ANF avait déposé sa demande le 22 mars 2022, soit à peine un mois après le début de l’invasion russe de l’Ukraine. Il a fallu attendre plus de quatre ans pour que la Basse-Saxe rende sa décision.

Une décision politique douloureuse pour Berlin

Cette autorisation n’a rien eu de simple à obtenir. Elle a même donné lieu à une séquence révélatrice des tensions qui traversent l’Allemagne sur son rapport avec la Russie.

Le jour même de sa décision, Christian Meyer, ministre écologiste (Verts) de l’Environnement de Basse-Saxe, a tenu à rendre publique sa désapprobation personnelle en déclarant que « toute relation ou coopération étroite avec l’agence nucléaire de Poutine est totalement mauvaise ». Une prise de position rarissime : le ministre exprimait ouvertement son désaccord avec la décision qu’il venait pourtant lui-même de signer. Explication de ce grand écart : son ministère n’avait « aucune possibilité légale de rejeter ou de limiter dans le temps la demande », en l’absence de sanctions européennes contre Rosatom. Contrainte administrative face à conviction politique, la contrainte l’emporte.

La réaction ne s’est pas fait attendre du côté du parti au pouvoir. Roderich Kiesewetter, député CDU du chancelier Friedrich Merz et voix respectée sur les questions de sécurité, a immédiatement demandé au gouvernement fédéral d’intervenir pour bloquer le projet, qu’il juge « dangereux pour la sécurité » et qui devrait selon lui être annulé. La presse ukrainienne a été encore plus dure, comparant cette autorisation aux erreurs de Nord Stream 2 et rappelant que Rosatom contrôle depuis mars 2022 la centrale de Zaporijjia, saisie par les troupes russes.

Face à ces critiques, la Basse-Saxe a assorti son feu vert d’une longue liste de conditions : interdiction générale d’accès à l’usine pour les employés de TVEL et de Rosatom, sauf cas très limités et sous supervision permanente de l’autorité de régulation, audits de sécurité externes obligatoires pour le matériel et les logiciels des machines sous licence russe, séparation stricte des systèmes informatiques russes du reste de l’usine, inspection à 100 % des barres de combustible au gadolinium arrivant de Russie via scanners actifs et passifs selon le principe du « quatre yeux », et programmes réguliers de formation anti-espionnage pour les 400 salariés d’ANF. Cerise sur le gâteau, une clause de réversibilité : l’autorisation peut être révoquée à tout moment si de nouveaux risques de sécurité nationale sont identifiés. Autant dire que Framatome va devoir installer ses lignes de production sous très haute surveillance !

Cette décision politiquement douloureuse pour Berlin s’explique aussi par un blocage plus large au niveau européen. Rosatom reste à ce jour exempté des sanctions européennes contre la Russie, malgré les multiples paquets adoptés depuis 2022. La raison est double : d’abord des désaccords entre États membres, notamment la Hongrie de Viktor Orbán qui a fait activement obstacle à toute mesure ciblant le nucléaire russe (le projet Paks II est mené avec Rosatom) ; ensuite la difficulté pratique à sanctionner un fournisseur qui livre encore une bonne partie du combustible européen et de l’uranium enrichi mondial.

Image : Combustible VVER – ©DR
Image : Combustible VVER – ©DR

Framatome vise les clients de Rosatom

Framatome mène depuis 2022 une stratégie ambitieuse pour devenir l’alternative européenne à TVEL sur le marché des combustibles VVER.

La logique est en deux temps :

  • Court terme : reproduire à l’identique, sous licence TVEL, les combustibles russes existants pour garantir la continuité d’approvisionnement des 19 réacteurs VVER encore en service dans l’Union européenne. C’est ce que Lingen va faire pour les VVER-1000. Cette approche a un défaut évident (Rosatom garde une influence commerciale et technologique via la licence) mais elle offre l’avantage majeur de la rapidité : pas besoin de qualifier un nouveau combustible réacteur par réacteur (une procédure qui prend cinq à dix ans).
Le site de Romans-sur-Isère (Drôme).
Le site de Romans-sur-Isère (Drôme).
  • Long terme : développer ses propres combustibles souverains, indépendants des licences russes. C’est le fameux projet SAVE, mené par Framatome pour qualifier des combustibles européens pour les VVER-440 (la version la plus complexe techniquement). Nouveauté annoncée récemment : cette production VVER-440 ne se fera pas à Lingen comme prévu initialement, mais à Romans-sur-Isère dans la Drôme. Framatome doit déposer sa demande d’extension auprès de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) française avant fin 2026, pour une mise en production à l’horizon 2029-2030. Rappelons que Romans-sur-Isère héberge déjà le nouveau centre européen de fabrication additive de composants nucléaires que nous évoquions le 8 juillet dernier. Le site est en pleine montée en puissance stratégique.

Les 19 réacteurs européens qui dépendent encore de Rosatom :

Pays Centrale Type de réacteur Nombre d’unités Statut de diversification
Bulgarie Kozloduy 5 et 6 VVER-1000 2 Contrat Westinghouse signé, livraisons en cours
République tchèque Temelín 1 et 2 VVER-1000 2 Contrats Westinghouse et Framatome signés depuis 2024
République tchèque Dukovany 1 à 4 VVER-440 4 Diversification en cours, Westinghouse qualifié
Finlande Loviisa 1 et 2 VVER-440 2 Livraisons Westinghouse démarrées
Hongrie Paks 1 à 4 VVER-440 4 Toujours dépendant de TVEL, chantier Paks II avec Rosatom
Slovaquie Bohunice 3 et 4 VVER-440 2 Diversification très lente
Slovaquie Mochovce 1 à 4 VVER-440 3 en service + 1 en construction Dépendance TVEL maintenue
Total UE 7 centrales 4 VVER-1000 + 15 VVER-440 19 unités Diversification à géométrie variable

Une concurrence bien vivante avec Westinghouse

Petite mention utile : Framatome n’est pas seul sur ce marché. L’américain Westinghouse a pris beaucoup d’avance depuis 2022, avec ses usines de Västerås en Suède et d’Enusa en Espagne. Le groupe pilote un consortium européen baptisé APIS (Accelerated Program for Implementation of Secure VVER Fuel Supply), regroupant 12 partenaires industriels et financé à hauteur de 10 millions d’euros par le programme Horizon Europe. Westinghouse revendique une technologie « complètement indépendante des licences russes » et a déjà signé des contrats avec la totalité des opérateurs VVER européens. Son combustible est aussi jusqu’à 30 % moins cher que celui de TVEL selon plusieurs analyses de marché.

Une accélération qui prendra encore 5 à 10 ans

Malgré les annonces politiques et les contrats Westinghouse déjà signés, la réalité industrielle du combustible nucléaire est têtue et tout cela prendra énormément de temps. Chaque nouveau design doit être qualifié en conditions réelles, pendant plusieurs cycles de recharge, avant d’être autorisé par les autorités de sûreté nationales. Cette procédure prend en général cinq à dix ans par type de réacteur. Ce qui veut dire que la sortie totale de Rosatom sur les 19 VVER européens ne sera vraiment effective qu’entre 2030 et 2035 !

L’Union européenne continue d’acheter massivement à la Russie. Selon les analyses de l’ONG norvégienne Bellona, les pays européens ont payé environ 70 % plus cher à Rosatom entre 2022 et 2025 qu’entre 2018 et 2021, avec un pic en 2023. La baisse a commencé en 2025 mais les importations d’uranium enrichi ont bondi de 8 fois entre les 4 premiers mois de 2025 et ceux de 2026.

La France reste d’ailleurs le premier acheteur d’uranium enrichi russe de l’Union européenne, avec 141 millions d’euros dépensés sur les seuls quatre premiers mois de 2026.

Sources :

  • The Moscow Times, German Nuclear Fuel Plant Cleared to Work With Russia’s Rosatom (22 juillet 2026)
    https://www.themoscowtimes.com/2026/07/22/german-nuclear-fuel-plant-cleared-to-work-with-russias-rosatom-a93315
    Détails de la décision fédérale allemande, position officielle de Berlin sur l’exemption Rosatom des sanctions.
  • Bruegel, Ending European Union imports of Russian uranium
    https://www.bruegel.org/analysis/ending-european-union-imports-russian-uranium
    Analyse macroéconomique de la coentreprise European Hexagonal Fuel SAS, évaluation des dépendances européennes à Rosatom, capacités Westinghouse Suède et Enusa Espagne.
  • Bellona, Rosatom’s Uneasy Spring: Armenia Turns Away, Europe Hesitates, China Steps In (mai 2026)
    https://bellona.org/news/nuclear-issues/2026-05-rosatoms-uneasy-spring-armenia-turns-away-europe-hesitates-china-steps-in
    Analyse des flux financiers UE-Rosatom entre 2022 et 2025, hausse de 70 % du prix payé, contrats Westinghouse avec tous les opérateurs européens VVER.
  • Euromaidan Press, Germany’s Zeitenwende stops at the Rosatom deal in Lingen (24 juillet 2026)
    https://euromaidanpress.com/2026/07/24/germany-lingen-rosatom-nuclear-fuel-baku/
    Analyse critique de la décision allemande, comparaison Nord Stream 2, rappel du contrôle de la centrale de Zaporijjia par Rosatom.

Notre site est un média approuvé par Google Actualité.

Ajoutez Media24.fr dans votre liste de favoris pour ne manquer aucune news !

Nous rejoindre en un clic
Suivre-Media24.fr

Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Articles connexes

Non, recycler le plastique n’est pas « toujours » bon pour la planète et cette étude américaine explique pourquoi

La bouteille en plastique recyclé posée sur votre bureau porte une promesse : celle d'être un bon geste...

Long comme cinq A380 et lourd comme 40 tours Eiffel, il suffit pourtant de 33 hommes pour piloter le plus grand navire de marchandises...

Près de cinq Airbus A380 mis bout à bout : le portrait d'un colosse des mers méconnu. Le plus...

Le géant français VINCI bâtit un empire qui pourrait bientôt émailler toute l’Europe : les points de recharge pour camion électrique

VINCI a annoncé ce 9 juillet 2026 avoir remporté un contrat de huit ans avec la République fédérale...