La Chine signe une prouesse technologie et un record personnel avec cette nouvelle plateforme pétrolière qui sera capable d’extraire 20 500 barils par jour

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Pendant que l’Occident débat de la sortie des énergies fossiles, la Chine continue de pomper pour étancher sa soif.

Le 28 mai 2026, le groupe d’État CNOOC a annoncé la mise en pleine production de la première phase du gisement Kenli 10-2, en mer de Bohai. C’est le plus grand gisement pétrolier offshore en eaux peu profondes jamais exploité par la Chine, et accessoirement une prouesse technique sur une géologie réputée infernale.

Le chantier mêle à la fois le record industriel et une réponse à une vulnérabilité gênante pour Pékin : malgré tous ses efforts, la Chine importe encore environ 70 % du brut qu’elle consomme.

Pour le premier importateur mondial de pétrole, chaque baril produit chez soi est un baril qui ne dépend plus du détroit de Malacca, du Moyen-Orient ou des sautes d’humeur de Donald Trump.

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20 500 barils par jour, sortis d’un réservoir en forme d’arbre

Commençons par la prouesse elle-même. Kenli 10-2 est implanté dans le sud de la mer de Bohai, ce grand golfe bordé par les provinces du Liaoning, du Hebei et du Shandong. La profondeur d’eau y est ridicule pour des standards offshore, à peine 20 mètres. À titre de comparaison, certaines plateformes en mer du Nord travaillent par 200 mètres de fond, et les puits du golfe du Mexique descendent à plus de 2 000 mètres.

Mais ne vous fiez pas à la profondeur. La complexité du gisement est ailleurs. Ce pétrole ci est en effet logé dans une multitude de petites poches étroites et tordues, qui se ramifient sous le fond marin comme les branches d’un arbre. Les géologues parlent de réservoir lithologique dendritique (du grec « dendron », arbre). Chaque petite branche contient un peu de jus, mais il faut trouver le bon angle pour l’atteindre.

Pour ne rien arranger, le pétrole de Kenli est lourd. Plus dense, plus visqueux, il coule moins bien que le brut conventionnel.

Ceci n’est pas une plateforme pétrolière mais le dernier projet chinois d’île flottante mobile pour explorer les milieux maritimes extrêmes comme l’Arctique

CNOOC a donc dû déployer toute une boîte à outils technologique. Quatre-vingts puits ont été forés au total : 33 puits de récupération à froid, 24 puits de récupération thermique où on injecte de la vapeur pour fluidifier le pétrole, 21 puits d’injection d’eau pour pousser le brut vers les têtes de puits, et même un puits dédié à la source d’eau. Tout l’ensemble est piloté depuis une plateforme centrale et deux plateformes têtes de puits sans personnel : la Chine pousse à fond la carte de l’offshore automatisé. La plateforme principale, livrée en juin 2025, mesure 22,8 mètres de haut et pèse 20 000 tonnes. C’est tout simplement la plateforme la plus grande et la plus lourde jamais installée par CNOOC.

Résultat à la sortie : plus de 20 500 barils par jour, soit environ 2 800 tonnes quotidiennes. Le pic est attendu à environ 19 400 barils équivalent pétrole par jour en 2026. Les réserves prouvées du gisement dépassent les 100 millions de tonnes, ce qui en fait la première extraction offshore au monde de ce type de réservoir arborescent à pétrole lourd. Une rampe de lancement industrielle pour CNOOC, qui regarde déjà la phase 2.

Pourquoi le Bohai compte autant pour Pékin ?

La mer de Bohai est aux Chinois ce que la mer du Nord est aux Britanniques : une réserve historique, un terrain d’expérimentation, et surtout une bouée de sauvetage stratégique. Le champ de Bohai est exploité depuis 1965, ce qui en fait le berceau de l’industrie pétrolière offshore chinoise. Avec plus de 60 champs en production, plus de 200 installations et environ 600 millions de tonnes de brut cumulées depuis sa mise en exploitation, c’est aujourd’hui la plus grande base offshore du pays.

En 2025, le Bohai a battu un record absolu en dépassant 40 millions de tonnes équivalent pétrole. Croissance annuelle moyenne sur cinq ans : 5 %, ce qui représente près de 40 % de l’augmentation totale de la production pétrolière chinoise. Le Bohai est désormais l’un des principaux moteurs de la production nationale.

Cette intensification s’inscrit dans un calcul stratégique très clair, hérité du 14e Plan quinquennal (2021-2025) : pour cinq années consécutives, la production offshore a représenté plus de 60 % de toute la croissance pétrolière chinoise. La projection pour 2025 va encore plus loin : l’offshore devrait peser pour 80 % de la croissance pétrolière nationale, à environ 68 millions de tonnes. Quand le pétrole terrestre vieillit (le bassin de Daqing au nord-est est en déclin depuis plus de vingt ans), c’est la mer qui prend le relais. Bohai, mais aussi mer de Chine méridionale, autour de Hainan, et au large du Shandong. La Chine pivote méthodiquement vers ses eaux territoriales.

Une dépendance chinoise criante sur le pétrole

La Chine s’auto-suffit largement en énergie au global, mais ce résultat tient grâce au charbon (55 % du mix). Côté pétrole, elle reste structurellement vulnérable. Chaque jour, plus de 11 millions de barils entrent dans ses raffineries depuis l’étranger, principalement par voie maritime via le détroit de Malacca, par où transitent environ 80 % de ses importations. Un blocus de ce détroit (que les stratèges chinois appellent « le dilemme de Malacca ») mettrait l’économie chinoise à genoux en quelques semaines.

D’où le pari fait à grands renforts d’investissements publics : produire plus chez soi, où qu’on puisse le faire. La mer de Bohai, le bassin du Tarim au Xinjiang, la mer de Chine méridionale, les schistes du nord-est. Chaque baril extrait sur le territoire national est un baril qui n’a plus à franchir un détroit.

Quelques chiffres consommation énergétique de la Chine :

Indicateur (2024-2025) Valeur
Consommation totale d’énergie (2024) 163,8 exajoules (plus que USA + UE + Japon réunis)
Consommation quotidienne de pétrole ~16 millions de barils/jour
Production pétrolière nationale (2025) ~200 millions de tonnes (~5 millions de barils/jour)
Importations de pétrole brut (2025) 559 millions de tonnes (~11,18 millions de barils/jour)
Dépendance aux importations pétrolières 71,9 % en 2024, ~70 % attendus pour 2026-2030
Coût annuel des importations de brut (2024) 325 milliards de dollars
Part du charbon dans le mix énergétique 55 %
Part du pétrole dans le mix énergétique 18 %
Production offshore 2025 (CNOOC) ~68 millions de tonnes (80 % de la croissance pétrolière)
Taux d’autosuffisance énergétique global 84,7 % (avec le charbon en tête)

L’Europe devrait s’inspirer de la Chine qui a été capable de sortir de 0 en moins d’un an le premier centre de données sous-marin à grande échelle de l’Histoire

Et après ? Le pic pétrolier chinois pointe son nez

La Chine a néanmoins anticipé l’avenir et CNPC, premier groupe pétrolier chinois, anticipe désormais un pic de consommation pétrolière chinoise dès 2025-2030, autour de 770 millions de tonnes par an, soit cinq ans plus tôt que les prévisions précédentes.

Au-delà, la consommation devrait lentement décliner sous l’effet conjoint de trois facteurs : l’explosion des véhicules électriques (la Chine en produit plus de la moitié au monde), la montée des renouvelables, et une économie qui pivote vers les services et la haute technologie plutôt que vers la lourde industrie pétrochimique.

C’est tout le paradoxe de Kenli 10-2. Ce gisement entre en pleine production au moment précis où la Chine se prépare à consommer moins de pétrole. Cela peut paraître contradictoire, mais c’est en fait parfaitement cohérent avec la stratégie de Pékin : profiter des prochaines décennies, où le pétrole comptera encore, pour réduire au maximum la dépendance aux importations. Une fois la transition véritablement enclenchée, la Chine se retrouvera avec une production pétrolière domestique solide, des chaînes d’approvisionnement diversifiées, et donc une vulnérabilité géopolitique fortement réduite. Pendant que ses concurrents occidentaux multiplient les annonces sur la sortie du fossile, elle, prépare méthodiquement son atterrissage.

Sources :

  • OilPrice, China’s CNOOC Starts Production at Bohai Sea Oilfield (28 mai 2026) https://oilprice.com/Latest-Energy-News/World-News/Chinas-CNOOC-Starts-Production-at-Bohai-Sea-Oilfield.html
    Détails techniques du démarrage de Kenli 10-2 par CNOOC et description du réservoir « branch-like ».
  • Global Times, China’s largest offshore oil production base, Bohai Oilfield, sees 2025 output exceed 40 million tons (21 décembre 2025) https://www.globaltimes.cn/page/202512/1351112.shtml
    Bilan annuel de la production de Bohai et déclarations de l’Université de Xiamen sur la souveraineté énergétique chinoise.
  • Oxford Institute for Energy Studies, Crude oil production in China : Explaining the surge (Philip Andrews-Speed, août 2025)
    https://www.oxfordenergy.org/wpcms/wp-content/uploads/2025/08/OIES-Presentation-Crude-oil-production-in-China.pdf
    Analyse de référence sur les bassins pétroliers chinois, l’évolution de la production et la dépendance aux importations.
  • China Daily HK, Energy self-sufficiency rate reaches 85% (CNPC Institute, février 2025)
    https://www.chinadailyhk.com/hk/article/600374
    Prévisions du CNPC sur le pic pétrolier chinois et la transition énergétique à l’horizon 2060.

Champ pétrolier de CNOOC en mer de Bohai. Photo : Crédit : CNOOC.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
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