Deux montagnes de glace jumelles, nées de la même barrière polaire aux comportements diamétralement opposés.
Une équipe du British Antarctic Survey (BAS) vient de faire une bien étrange découverte sur nos amis les icebergs et qui pourrait donner quelques sueurs froides aux climatologues du monde entier.
Dans une étude publiée le 20 avril 2026 dans la revue Communications Earth and Environment, l’équipe a comparé les deux plus grands icebergs du monde et constaté qu’à conditions presque identiques, l’un fertilise les océans en fondant et l’autre pas du tout.
De quoi compliquer sérieusement la tâche de ceux qui essaient de prévoir le climat de demain !
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A23a et A76a, les deux plus grands géants des mers du monde ont encore des secrets bien gardés à révéler aux scientifiques
A23a et A76a comptent parmi les plus gros icebergs jamais observés, chacun couvrant plus de 35 fois la superficie de Paris intra-muros… À lui seul, A23a représente un bloc de glace de plus de 3 700 km² (contre 3 500 km² pour son frère) et près de 1 000 milliards de tonnes de glace. Mis bout à bout, les deux transporteraient assez d’eau douce pour alimenter la France pendant plus de 250 ans !
Ces colosses partagent en plus une origine commune : la barrière de Filchner-Ronne, l’une des grandes plateformes de glace de l’Antarctique. Tous deux ont ensuite emprunté le même couloir, l’Iceberg Alley, un courant qui charrie la glace entre la mer de Weddell et l’île subantarctique de Géorgie du Sud.
Sur le papier, deux frères. Dans les faits, deux destins.
Quand la glace fait pousser la mer
En fondant, un iceberg libère des nutriments piégés dans sa glace, en particulier du fer. Ces nutriments nourrissent le phytoplancton, des organismes végétaux microscopiques qui flottent près de la surface et forment le premier maillon de toute la chaîne alimentaire marine, des manchots jusqu’aux baleines.

Le phytoplancton possède une autre vertu, plus discrète : en se développant, il capte du carbone. Quand ces organismes meurent et coulent, ils l’entraînent vers les profondeurs, où il reste piégé loin de l’atmosphère. C’est l’un des grands régulateurs naturels du climat. D’où une hypothèse : plus le réchauffement libère d’icebergs, plus l’océan devrait se couvrir de phytoplancton et avaler de CO₂ ?
L’étude britannique vient de montrer que, malheureusement, cette belle théorie ne tient pas toujours…
Le coup de chance de l’Iceberg Alley
Encore fallait-il vérifier sur le terrain. L’occasion s’est présentée par hasard, au croisement de deux navires britanniques et de deux géants de glace. Le RRS Discovery a longé A76a en janvier 2023 ; le RRS Sir David Attenborough (un brise-glace britannique armée pour les expéditions polaires) a croisé A23a en décembre de la même année. À chaque fois, les scientifiques ont prélevé l’eau de mer tout autour des icebergs, puis analysé sa composition dans les laboratoires du BAS et du Plymouth Marine Laboratory pour mesurer la présence de nutriments et l’intensité des floraisons de phytoplancton.

Le verdict a surpris l’équipe elle-même.
Autour d’A76a, une explosion de vie. Autour d’A23a, le calme plat.
Même famille, même couloir, prélèvements espacés de onze mois à peine, et pourtant deux signatures chimiques radicalement opposées ! Comment est-ce possible ?
| Critère | A23a | A76a |
|---|---|---|
| Détachement de Filchner-Ronne | 1986 | mai 2021 |
| Avant le prélèvement | bloqué ~30 ans dans la mer de Weddell | dérive rapide vers le nord |
| Navire échantillonneur | RRS Sir David Attenborough (déc. 2023) | RRS Discovery (janv. 2023) |
| Effet sur le phytoplancton | aucun effet mesurable | floraison massive |
| Particularité | a perdu ~1/4 de sa surface en stationnant | remontée de nutriments profonds par upwelling |
Pourquoi l’un nourrit et l’autre pas ?
La clé tient à leur biographie. A23a est un vétéran : détaché en 1986, il s’est échoué dans les boues de la mer de Weddell, où il a stationné une trentaine d’années avant de se libérer en 2020. Ce long arrêt forcé lui a coûté cher. Il a perdu environ un quart de sa surface par fonte, et avec elle une bonne part des nutriments logés dans ses couches externes. Quand les chercheurs l’ont rencontré, il lui restait sans doute un peu d’« engrais », mais plus assez de glace fondant dans l’eau pour déclencher quoi que ce soit.
A76a, lui, était jeune et vigoureux. Détaché en mai 2021, brièvement plus gros iceberg du monde, il filait vers le nord en relâchant ses nutriments. Les floraisons observées dépassaient toutefois ce que la seule fonte pouvait expliquer. Les scientifiques ont alors identifié un second mécanisme, l’upwelling. Là où la base de l’iceberg plonge dans des eaux profondes, la fonte aspire l’eau le long de la paroi de glace et fait remonter vers la surface l’azote, le phosphore et le fer enfouis dans les profondeurs.
Un véritable ascenseur à nutriments, qui a transformé A76a en usine à phytoplancton.
La « fausse » bonne nouvelle du climat
Si deux icebergs quasi identiques produisent des effets aussi divergents, l’idée d’un « bon côté » du réchauffement vacille. On ne peut plus se contenter de compter les icebergs pour estimer le carbone que l’océan Austral va absorber, la réalité étant bien plus complexe.
L’océan compte parmi les plus gros puits de carbone de la planète, et les trajectoires climatiques des États, ces fameux objectifs « net zéro », reposent en partie sur ce que les modèles lui prêtent comme capacité d’absorption. Une variable que l’on croyait plutôt favorable devient soudain imprévisible.
Le calendrier n’arrange rien. Les scientifiques s’attendent à voir les détachements se multiplier à mesure que les barrières de glace se fragilisent, donc à voir davantage de « mégabergs » dériver dans l’océan Austral. Chacun avec son tempérament chimique propre, impossible à deviner depuis un satellite. Pour les climatologues, c’est une inconnue de plus à dompter au moment précis où ils auraient besoin de certitudes…
Reste une question que personne ne tranche encore : combien d’A23a endormis pour combien d’A76a fertilisants dans les décennies à venir ? La réponse pèsera sur la fiabilité de tous les modèles. Tant qu’on ne saura pas lire le passé de chaque géant de glace, l’océan Austral gardera une part de son secret. Celle, justement, dont dépend une fraction de nos prévisions.
Notons pour le mot de la fin, que l’un des deux frères, l’A23a, après s’être échoué près de la Géorgie du Sud devrait avoir disparu d’ici la fin de l’année à cause des eaux chaudes qui y circulent, fin avril 2026 il avait déjà perdu environ 99 % de sa surface d’origine.
Comme diraient les Mandaloriens dans Star Wars, pour ces géants des mers, malheureusement This is the way (tel est la voie) !
Sources :
- British Antarctic Survey, Not all icebergs are equal – and that matters for the climate, new study finds (20 avril 2026) https://www.bas.ac.uk/news/not-all-icebergs-are-equal-and-that-matters-for-the-climate-new-study-finds/
Communiqué officiel présentant l’étude comparant l’impact des mégabergs A23a et A76a sur la vie marine et le cycle du carbone. - NPR, The world’s oldest and largest iceberg will soon be no more (5 septembre 2025) https://www.npr.org/2025/09/05/nx-s1-5527058/largest-iceberg-a23a-breaking-up Récit de la fin de course d’A23a, qui s’est désagrégé près de la Géorgie du Sud, avec ses dimensions et son histoire depuis 1986.
- Giant icebergs impact regional biogeochemical cycling in the Southern Ocean, Laura Taylor et. al., iNature Communications Earth and Environment (20 avril 2026) https://doi.org/10.1038/s43247-026-03440-z
Image de mise en avant : L’A76a se profilant à travers la brume (Crédit : Michael Meredith).




