La seule centrale nucléaire flottante en service au monde et en Russie et elle commence à attirer l’oeil du monde entier.
Le 28 juillet 2026, Rosatom a communiqué les résultats d’une peer review de deux semaines menée par la WANO (World Association of Nuclear Operators) sur l’Akademik Lomonosov, sa centrale nucléaire flottante amarrée à Pevek, dans la région arctique de la Chukotka russe.
Verdict : l’installation présente moins de zones d’amélioration qu’en 2022 et se hisse au niveau des meilleures centrales nucléaires russes, comme Balakovo ou Kalinine (toutes deux équipées de VVER-1000).
Une nouvelle a priori technique, qui prend une dimension bien plus politique en pleine guerre russo-ukrainienne.
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L’Akademik Lomonosov, une pépite technique posée en Arctique
Une centrale flottante en pleine activité depuis mai 2020
C’est à Pevek ici, une petite ville portuaire de 5 000 habitants coincée entre les glaces éternelles de la Chukotka et l’océan Arctique que depuis mai 2020 fonctionne la seule centrale nucléaire flottante commerciale au monde : l’Akademik Lomonosov.
La barge nucléaire mesure 144 mètres de long sur 30 mètres de large pour un déplacement de 21 000 tonnes, l’équivalent d’un petit destroyer. Elle embarque deux réacteurs à eau pressurisée KLT-40S de 35 mégawatts électriques chacun, dérivés de ceux qui équipent depuis les années 1980 les brise-glace nucléaires russes de la classe Taïmyr. À bord, une centaine de spécialistes travaillent en rotation dans des conditions extrêmes.
L’installation a coûté environ 480 millions d’euros et a mis douze ans à sortir des chantiers russes. Elle a été construite entre 2007 et 2019 chez Baltiysky Zavod, à Saint-Pétersbourg, puis remorquée sur 4 700 kilomètres jusqu’à sa destination finale, via la Route maritime du Nord, dans l’un des voyages les plus surveillés de l’histoire de la marine russe. Depuis sa mise en service commerciale en mai 2020, elle a produit plus d’un milliard de kilowattheures et couvre environ 60 % des besoins en électricité de l’ouest de la Chukotka. Elle fournit aussi la chaleur nécessaire au chauffage de Pevek (un enjeu vital par -40 °C) et remplace deux vieilles installations à bout de souffle : la centrale nucléaire terrestre de Bilibino, ouverte en 1974, et la centrale à charbon de Chaunskaya, qui datait de la fin des années 1940.
Techniquement, l’ouvrage tient donc parfaitement le coup après six ans d’exploitation.

La peer review WANO, une association née dans l’onde de choc de Tchernobyl
Petit passage pédagogique sur la WANO, à qui on n’a pas assez rendu justice depuis des années. La World Association of Nuclear Operators a été créée en 1989 par les principaux opérateurs nucléaires mondiaux, sous le choc de l’accident de Tchernobyl trois ans plus tôt. La catastrophe ukrainienne avait montré une chose : dans l’industrie nucléaire, ce qui arrive à un réacteur en Ukraine impacte l’opinion publique en France, en Corée du Sud, aux États-Unis ou en Chine. D’où l’idée de créer une association d’entraide et de contrôle mutuel entre opérateurs, entièrement séparée des agences gouvernementales (comme l’AIEA de l’ONU) et des autorités nationales de sûreté (ASNR en France, NRC aux États-Unis, Rostechnadzor en Russie).
La WANO est structurée autour d’un siège à Londres et de quatre centres régionaux, à Atlanta pour les Amériques, Paris pour l’Europe et l’Afrique, Tokyo pour l’Asie-Pacifique et Moscou pour l’ex-Union soviétique. Ses 4 000 experts couvrent aujourd’hui environ 400 réacteurs commerciaux à travers le monde, soit la quasi-totalité du parc nucléaire mondial en fonctionnement. Son outil principal : la peer review, ou évaluation par les pairs. Concrètement, une dizaine d’experts venus d’autres opérateurs viennent passer une à deux semaines dans une centrale pour observer les opérations, examiner les procédures, discuter avec les équipes et identifier les points forts comme les zones d’amélioration. Le rapport est ensuite communiqué en toute confidentialité à l’opérateur, à charge pour lui de traiter les recommandations.
C’est exactement cet exercice qui a été mené sur l’Akademik Lomonosov. Une équipe de 13 experts du Centre WANO de Moscou est venue passer deux semaines à Pevek pour examiner sept domaines : organisation et administration, maintenance et réparations, ingénierie, radioprotection, retour d’expérience, préparation aux urgences et autres champs opérationnels. Selon Rosatom, le nombre de zones d’amélioration identifiées est inférieur à celui de la précédente évaluation, faite en 2022. C’est cette progression que le directeur Viktor Yelagin met en avant, tout en revendiquant un niveau « au même rang que les meilleures centrales russes » comme Balakovo et Kalinine, deux grandes installations à VVER-1000 qui produisent chacune plusieurs dizaines de térawattheures par an.
Rosatom validé malgré la guerre en Ukraine ?
Impossible pourtant de commenter cette nouvelle sans aborder l’éléphant dans la pièce. Depuis février 2022 et le début de l’invasion russe de l’Ukraine, Rosatom est un acteur controversé sur la scène internationale. Le groupe a saisi la centrale nucléaire ukrainienne de Zaporijjia (la plus grande d’Europe, 6 réacteurs) dès mars 2022 et continue de l’exploiter en zone occupée, malgré les protestations répétées de Kiev et de l’AIEA. Rosatom a également poursuivi ses ventes de réacteurs neufs à l’international (Bangladesh, Égypte, Chine, Iran, Turquie, Hongrie), ses exportations de combustible aux centrales VVER européennes et ses partenariats industriels dans plusieurs pays. Depuis quatre ans, un débat récurrent revient : faut-il ou non sanctionner Rosatom au même titre que les autres géants économiques russes ? La réponse européenne, jusqu’ici, est non. La faute, comme nous l’écrivions à propos de la production de combustible VVER à Lingen le 24 juillet dernier, à l’exemption maintenue de Rosatom des paquets de sanctions successifs, notamment sous la pression de la Hongrie de Viktor Orbán.
La WANO, elle, ne s’occupe pas de politique. C’est même l’un de ses principes fondateurs : l’association reste indépendante des sanctions politiques et continue de réunir tous les opérateurs, quel que soit le contexte géopolitique. Le Centre WANO de Moscou, historiquement dirigé et financé par Rosatom, reste actif et interagit avec les autres centres régionaux. Les experts russes continuent d’assister à des peer reviews à l’étranger, et des experts étrangers viennent encore en Russie. Un ordre technique qui persiste malgré le désordre politique.
Un rendez-vous manqué français : le fantôme de Flexblue
Entre 2008 et 2016, la France a été pionnière du nucléaire flottant, ou plus précisément du nucléaire immergé, avec un projet particulièrement ambitieux baptisé Flexblue. Développé par DCNS (aujourd’hui Naval Group) en partenariat avec AREVA, EDF et le CEA, il s’agissait d’un petit réacteur modulaire cylindrique de 50 à 250 mégawatts électriques, mesurant 100 mètres de long sur 12 à 15 mètres de diamètre, conçu pour être immergé à 60 à 100 mètres sous la surface, à plusieurs kilomètres des côtes. La logique était de s’appuyer sur les compétences techniques acquises sur les sous-marins nucléaires français pour créer un SMR sous-marin fiable, sûr, discret, et facile à ravitailler en revenant en usine tous les dix ans. Sur le papier, une pépite technologique française.

Ce projet est resté à l’état d’études techniques et de démonstrations partielles. Faute de financement suffisant, faute d’un porteur industriel prêt à investir massivement et faute d’un client français ou international engagé, Flexblue a été mis en sommeil vers 2016, puis abandonné définitivement. À peu près au moment où Rosatom lançait la phase finale de construction de son Akademik Lomonosov. Pendant qu’en France on repliait les cartons, en Russie on soudait les tôles.
Six ans plus tard, en 2026, la Russie exploite la seule centrale nucléaire flottante commerciale au monde. Elle en construit quatre autres au chantier Baltiysky Zavod pour l’approvisionnement de la mine Baimskaya de KAZ Minerals dans l’Arctique, avec des réacteurs plus récents RITM-200M de 103 MWe chacun.
Elle exporte activement le concept vers le Moyen-Orient, l’Asie du Sud-Est et l’Afrique. La France, elle, n’a plus aucun projet nucléaire flottant civil actif.
Fiche technique de l’Akademik Lomonosov :
| Caractéristique | Valeur |
|---|---|
| Nom officiel | Akademik Lomonosov (« Académicien Lomonossov ») |
| Localisation | Port de Pevek, Chukotka, Arctique russe |
| Opérateur | Rosenergoatom (filiale de Rosatom) |
| Directeur | Viktor Yelagin |
| Constructeur | Baltiysky Zavod (Saint-Pétersbourg) |
| Type de coque | Barge sans propulsion propre, remorquée |
| Dimensions | 144 m × 30 m, déplacement de 21 000 tonnes |
| Réacteurs | 2 KLT-40S de 35 MWe chacun (soit 70 MWe total), dérivés des brise-glace nucléaires |
| Combustible | Uranium faiblement enrichi (LEU, moins de 20 %) |
| Rechargement | Tous les 3 ans (premier effectué fin 2023) |
| Puissance thermique produite | 50 gigacalories par heure pour Pevek |
| Construction | 2007 à 2019 (12 ans, plusieurs retards) |
| Mise en service commerciale | Mai 2020 |
| Coût du projet | Environ 480 millions d’euros |
| Production cumulée | Plus de 1 milliard de kWh depuis 2020 |
| Alimentation cible théorique | Ville de 100 000 habitants |
| Installations remplacées | Centrale nucléaire terrestre de Bilibino (1974) + centrale à charbon de Chaunskaya |
Sources :
- World Nuclear News, Peer review of floating nuclear plant ‘ranks it on par with Russia’s top units’ (28 juillet 2026)
https://www.world-nuclear-news.org/articles/peer-review-of-floating-nuclear-plant-ranks-it-on-par-with-russias-top-units
Compte-rendu détaillé de la peer review WANO, déclarations du directeur Viktor Yelagin, comparaison avec Balakovo et Kalinine. - Rosatom, Akademik Lomonosov Floating Power Unit
https://rosatom.ru/en/rosatom-group/floating-power-units/
Fiche technique complète de l’installation, réacteurs KLT-40S, calendrier de construction 2007-2019, mise en service commerciale mai 2020. - World Nuclear Association, Nuclear Power in Russia
https://www.world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-o-s/russia-nuclear-power
Contexte du parc nucléaire russe, informations sur Balakovo, Kalinine, programme Energoflot pour la Baimskaya, réacteurs RITM-200M. - Naval Group, Flexblue, le concept français de SMR sous-marin
https://www.naval-group.com/fr/civil-nucleaire
Historique du projet Flexblue développé par DCNS entre 2008 et 2016, partenaires AREVA-EDF-CEA, spécifications techniques (50 à 250 MWe, immersion 60-100 m).
Crédit image de mise en avant : Rosatom.




