L’équipier du Rafale, bientôt indétectable au radar grâce à cette nouvelle technologie française ?
Une membrane de quelques microns, plus légère qu’une couche de peinture, censée absorber 90 % des fréquences radar. C’est la promesse de Kyneon, société créée en janvier 2026 et hébergée à l’Institut Pierre-Gilles de Gennes, à Paris.
Ses trois fondateurs, Ilies Belayachi, le physicien Samuel Hidalgo-Caballero et l’ancien militaire Olivier Dujardin, spécialiste du renseignement électromagnétique, visent une industrialisation en 2027.
Sur le papier, leur revêtement diviserait par dix l’épaisseur des solutions existantes. De quoi s’attaquer au domaine le plus verrouillé de l’aéronautique militaire et apanage des États-Unis depuis quarante ans : la furtivité.
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Kyneon promet un revêtement dix fois plus fin que les solutions actuelles
Une suprématie américaine née d’un article soviétique
L’histoire de la furtivité commence par une ironie que peu de gens connaissent. En 1962, un physicien soviétique nommé Petr Ufimtsev publie un article théorique sur la diffraction des ondes électromagnétiques par les arêtes vives. Le texte est jugé sans intérêt militaire par sa hiérarchie, qui autorise sa diffusion. L’US Air Force le fait traduire en 1971. Chez Lockheed, un ingénieur du bureau d’études Skunk Works comprend que ces équations permettent de calculer précisément comment un avion renvoie les ondes radar. Sept ans plus tard naît le F-117 Nighthawk, premier appareil furtif opérationnel de l’histoire, avec sa silhouette à facettes caractéristique.
À partir de là, les États-Unis creusent un écart que personne n’a comblé depuis. Cinquante-neuf F-117 produits. Puis le B-2 Spirit de Northrop, bombardier à aile volante dont les vingt et un exemplaires ont coûté plus de deux milliards de dollars pièce (environ 1,7 milliard d’euros). Puis le F-22, le F-35, et aujourd’hui le B-21 Raider.
Quatre décennies de programmes classifiés, de budgets colossaux et de laboratoires où l’on teste des matériaux dont la composition ne sort jamais.
Quelques programmes furtifs américains :
| Appareil | Premier vol | Constructeur | Principe dominant |
|---|---|---|---|
| F-117 Nighthawk | 1981 | Lockheed (États-Unis) | Facettes planes qui dévient les ondes hors de l’axe du radar |
| B-2 Spirit | 1989 | Northrop (États-Unis) | Aile volante sans surface verticale, revêtements absorbants |
| F-22 Raptor | 1997 | Lockheed Martin (États-Unis) | Formes courbes optimisées, matériaux intégrés à la structure |
| F-35 Lightning II | 2006 | Lockheed Martin (États-Unis) | Furtivité conçue pour la série, entretien allégé par rapport aux générations précédentes |
| B-21 Raider | 2023 | Northrop Grumman (États-Unis) | Revêtements de nouvelle génération, maintenance allégée |

Le talon d’Achille des revêtements actuels
La furtivité repose sur deux leviers. Le premier tient à la forme : un fuselage anguleux ou courbe renvoie les ondes ailleurs que vers l’émetteur, ce qui suppose de dessiner l’avion autour de cette contrainte dès la planche à dessin. Le second tient aux matériaux dits absorbants, qui transforment l’énergie de l’onde radar en une chaleur infime au lieu de la réfléchir. Ce sont eux qui donnent au B-2 sa couleur mate si particulière.
Ces revêtements traînent trois défauts connus de tous les états-majors. Leur poids grignote la charge utile et le rayon d’action. Leur fragilité impose une maintenance lourde, l’entretien du B-2 exigeant des hangars climatisés et des dizaines d’heures de travail par heure de vol. Leur efficacité, enfin, se limite à des bandes de fréquences relativement étroites, ce qui laisse des angles morts face à certains radars, notamment ceux qui travaillent en ondes longues.
Un revêtement qui pèserait quelques centaines de grammes par mètre carré, se collerait en kit prédécoupé et couvrirait cinq bandes de fréquences répondrait donc à un vrai manque. Surtout à l’heure des drones, où chaque gramme compte davantage que sur un bombardier de 170 tonnes.
Ce que Kyneon met sur la table
La société décrit son produit comme une peau de silicone dans laquelle sont dispersés des éléments comme la ferrite, le graphène ou le carbone, la formulation exacte restant confidentielle. Elle revendique une couverture des bandes L, S, C, X et KU, soit selon elle l’essentiel des fréquences employées par les radars de veille et de conduite de tir. Les fondateurs annoncent une performance quarante fois supérieure aux solutions existantes à épaisseur comparable, et une épaisseur divisée par dix.
L’argument industriel mérite autant d’attention que l’argument physique. Kyneon affirme pouvoir produire ses membranes sur des machines qui servent déjà à imprimer les puces RFID, ces étiquettes électroniques que l’on trouve dans les magasins et les passeports. Un équipement banal, disponible et amorti. Si cette promesse tient, la montée en cadence ne dépendrait pas de la construction d’une usine dédiée à plusieurs centaines de millions d’euros. C’est précisément ce type de verrou industriel qui a longtemps réservé la furtivité aux budgets américains.
La technologie viserait aussi une application défensive moins spectaculaire mais très demandée : protéger les antennes de navigation par satellite, GPS ou Galileo, contre le brouillage. Un sujet devenu brûlant depuis que les brouilleurs se sont banalisés en mer Baltique comme en mer Noire.
Beaucoup d’annonces mais pour le moment aucune validation externe
Malgré l’enthousiasme qu’on pourrait légitimement avoir à l’idée d’avoir un Rafale équipé de cette technologie, il convient toutefois de rester prudent. Tous les chiffres cités proviennent de l’entreprise ou de son investisseur, le studio Hexa, qui a intégré Kyneon à sa promotion défense 2026 et qui a un intérêt évident à valoriser sa participation. Aucun essai en chambre anéchoïque (une salle tapissée de mousse absorbante où l’on mesure la signature radar d’un engin sans écho parasite) validé par un organisme tiers n’a encore été rendu public. Aucun client, aucun contrat, aucun montant de levée de fonds n’a été communiqué et la Direction générale de l’armement n’a fait aucune déclaration sur ce dossier.
L’entreprise est jeune, il lui reste encore tout à prouver, surtout au vu de la promesse initiale, même s’il est indéniable qu’elle avance vite : les premiers travaux datent d’avril 2024 et Kyneon vise une industrialisation du procédé en 2027.
Le nEUROn, le laboratoire volant que la France possède déjà
La question de la furtivité européenne ne part pas de zéro, et c’est peut-être ce qui rend le calendrier de Kyneon intéressant. Depuis treize ans, Dassault Aviation fait voler le nEUROn, premier démonstrateur de drone de combat furtif conçu en coopération européenne. Le programme a été lancé en 2003 à l’initiative de la France, les contrats notifiés en 2006, pour un budget d’environ 400 millions d’euros réparti entre six pays : la France en maître d’œuvre avec Dassault sous autorité de la Direction générale de l’armement, l’Italie avec Alenia, la Suède avec Saab, l’Espagne avec Airbus-CASA, la Grèce avec Hellenic Aerospace Industry et la Suisse avec RUAG.

Le premier vol a eu lieu à Istres le 1er décembre 2012. L’appareil a ensuite été convoyé au centre DGA de Bruz, près de Rennes, pour passer plusieurs mois en chambre anéchoïque. Les résultats ont été qualifiés « d’excellents » par la DGA. Le centième vol est intervenu en février 2015, et le drone a largué une bombe de 250 kilos depuis sa soute interne en Suède le 2 septembre de la même année. Trois campagnes supplémentaires ont suivi entre 2016 et 2018, dont une consacrée à l’emploi en contexte naval, avec des vols aux côtés d’un Rafale M au-dessus du Charles de Gaulle. Une quatrième série d’essais, menée jusqu’au début de 2019, a consisté à confronter la furtivité de l’appareil aux capteurs des avions de combat et aux radars au sol.
Autrement dit, la France dispose déjà d’une plateforme d’essais, d’une chambre anéchoïque de référence et de treize ans de mesures accumulées sur un engin furtif européen. Les enseignements du nEUROn doivent alimenter le drone de combat furtif annoncé en octobre 2024, appelé à accompagner comme équipier le standard F5 du Rafale après 2030.
Un revêtement léger, applicable en série et couvrant cinq bandes de fréquences trouverait là un banc d’essai tout trouvé, à condition que quelqu’un décide de tester la membrane sur ce démonstrateur plutôt que d’attendre qu’un laboratoire étranger le fasse.
Un pays qui n’a jamais manqué de cerveaux, mais qui peine à transformer ses idées en succès commerciaux
Kyneon reste une petite pépite française à surveiller. Si la promesse va au bout, il faudra comme d’habitude s’assurer qu’elle ne file pas immédiatement sous pavillon étranger.
Le point faible français n’a jamais été l’invention. Il se situe systématiquement à l’étape suivante : trouver l’argent, décrocher la première commande publique, passer du prototype au produit vendable.
Combien de laboratoires hexagonaux ont vu leur trouvaille industrialisée à Palo Alto, à Munich ou à Shenzhen faute d’un client français au bon moment ?
Sources :
Challenges, « On rend les aéronefs indétectables » : Kyneon, la pépite française qui fait disparaître les drones et avions des radars (juillet 2026)
https://www.challenges.fr/entreprise/defense/on-rend-les-aeronefs-indetectables-kyneon-la-pepite-francaise-qui-fait-disparaitre-les-drones-et-avions-des-radars_644999
Enquête de Vincent Lamigeon à l’origine de l’information : chiffres de performance annoncés par la société, composition générale du revêtement, présentation des trois fondateurs et calendrier d’industrialisation visé pour 2027.
Kyneon, Prenez le contrôle du spectre électromagnétique
https://kyneon.fr/
Site officiel de la société, positionnement et discours technologique.
Dassault Aviation, Les étapes clés du programme nEUROn
https://www.dassault-aviation.com/fr/defense/neuron/les-etapes-cles-du-programme/
Chronologie officielle : premier vol du 1er décembre 2012, mesures de furtivité au centre DGA de Bruz, centième vol en février 2015, tir depuis la soute interne en Suède, campagnes navales 2016-2018.
Dassault Aviation, nEUROn, le démonstrateur européen de drone de combat
https://www.dassault-aviation.com/fr/defense/neuron/introduction/
Présentation du programme, coopération à six pays, lien avec le drone de combat furtif annoncé en octobre 2024 pour accompagner le standard F5 du Rafale.
Techniques de l’Ingénieur, Furtivité électromagnétique
https://www.techniques-ingenieur.fr/base-documentaire/technologies-de-l-information-th9/radiolocalisation-42297210/furtivite-electromagnetique-te6712/
Principes de la furtivité radar, rôle respectif des formes et des matériaux absorbants.
Crédit image de mise ne avant d’un nEUROn à coté d’un Rafale : Dassault Aviation




