La plus grosse batterie du monde ne sera pas construite pour éclairer des villes, mais d’abord pour nourrir une gigantesque usine à intelligence artificielle, au cœur du carrefour électrique de l’Europe.
À Laufenburg, petite ville suisse posée sur le Rhin, le chantier avance. Dans un trou grand comme deux terrains de football et profond d’un immeuble de huit étages, la start-up FlexBase édifie ce qui sera la plus grande batterie à flux au monde.
Cette dernière, d’une capacité de 2,1 GWh, ne sera d’ailleurs qu’une brique d’un « centre technologique » qui abritera aussi un data center d’intelligence artificielle refroidi à l’eau. La conception de la batterie a été confiée en mai 2026 au britannique-canadien Invinity Energy Systems, et l’ingénierie de construction, signée le 11 août dernier, au groupe français Equans.
Sa mise en service est prévue pour 2028.
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Laufenburg va recevoir une batterie géante pour alimenter une usine à IA
Le projet de Laufenburg marie trois mondes : le stockage massif d’électricité, le calcul informatique intensif, et un nœud majeur du réseau électrique européen. Chacun résout un problème de l’autre.
Un data center d’IA, comme on l’a vu à de nombreuses reprises dans nos colonnes, est un ogre énergétique qui réclame un courant abondant, stable et si possible décarboné, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Une batterie géante, elle, sait justement lisser les à-coups d’un réseau nourri de solaire et d’éolien, stocker l’électricité quand elle est bon marché et la restituer à la demande. En les collant l’un à l’autre, FlexBase crée un ensemble presque autosuffisant, capable d’avaler les surplus d’énergie propre pour faire tourner ses serveurs au meilleur coût.
Ce mariage de raison dessine ainsi un modèle appelé à se répandre, où l’on n’installe plus une centrale, un data center et un stockage chacun dans son coin, mais où l’on assemble le tout en un même lieu, au plus près du réseau.
Pourquoi le flux redox, et pas le lithium ?
Les deux technologies ne jouent pas dans la même catégorie. Le lithium-ion excelle sur les courtes durées, quelques heures tout au plus, avec une densité d’énergie imbattable. La batterie à flux, elle, stocke son énergie dans de grandes cuves d’électrolyte liquide, ce qui la rend encombrante mais taillée pour le stockage de longue durée, celui qui doit tenir des jours entiers.
C’est ce profil qui explique le choix d’Invinity, retenu au terme d’un appel d’offres international pour son coût sur l’ensemble du cycle de vie et sa sûreté. Là où une batterie lithium peut s’enflammer, l’électrolyte au vanadium, composé aux trois quarts d’eau, ne brûle pas.
Sur trente ans, sa capacité à encaisser un nombre quasi infini de charges finit par l’emporter économiquement, malgré son gigantisme, d’où le trou démesuré creusé à Laufenburg.
Le paradoxe du vanadium
Il y a cependant un petit « hic » à ce beau tableau même s’il est minime. Le système est bâti par des Occidentaux : Invinity est britannique-canadien, l’ingénierie revient au groupe français Equans, épaulé par des partenaires suisses. Sur le papier, une belle vitrine d’autonomie européenne… sauf que le métal qui fait tout fonctionner, le vanadium, échappe presque totalement à l’Occident.
Selon l’institut géologique américain, la Chine en produit environ 70 000 tonnes par an et la Russie 21 000, soit à eux deux près de 87 % des quelque 104 000 tonnes extraites dans le monde. Les États-Unis, eux, n’en produisent plus une once. En misant sur le vanadium pour se libérer de sa dépendance au lithium chinois, l’Europe risque donc de troquer une tutelle contre une autre.
La nuance, et elle est de taille, c’est que dans une batterie à flux l’électrolyte ne se consomme pas : on l’achète une fois, il se réutilise quasi indéfiniment, et peut même se louer. La dépendance existe, mais elle est ponctuelle, pas récurrente comme pour un carburant qu’il faut sans cesse racheter.
Au carrefour électrique de l’Europe
Reste à comprendre pourquoi ce projet a atterri précisément à Laufenburg. La réponse tient en un lieu chargé d’histoire : l’« Étoile de Laufenburg », un poste électrique où se croisent quarante et une lignes à haute tension reliant la Suisse, l’Allemagne et la France. C’est ici, en 1958, que les réseaux de ces trois pays ont été synchronisés pour la première fois, donnant naissance à l’ancêtre du grand réseau électrique européen interconnecté. Difficile d’imaginer meilleur point d’ancrage pour une batterie censée servir de tampon à l’échelle du continent.
Car c’est là son autre fonction, au-delà d’alimenter le data center. En cas de coup de tabac sur le réseau, la batterie pourra injecter jusqu’à 1,2 gigawatt en quelques millisecondes, agissant comme un amortisseur électronique face aux fluctuations.
Attention toutefois à une comparaison trompeuse que l’on lit souvent : cette puissance de 1,2 gigawatt égale certes celle de la centrale nucléaire voisine de Leibstadt, mais une batterie ne produit pas d’électricité, elle ne fait que la restituer. À plein régime, ses 2,1 GWh se videraient en moins de deux heures.
C’est un stabilisateur formidable, pas une centrale de remplacement.
Un pari suisse à surveiller
Le chantier n’en est qu’à ses débuts, la mise en service ne viendra pas avant 2028, et le coût total, annoncé de façon très vague à « plusieurs milliards », reste entouré d’un flou qui invite à la prudence. Construire la plus grande batterie à flux du monde tout en montant en puissance un data center d’IA relève de la double gageure industrielle, et rien ne garantit que tout se déroulera comme sur le papier.
L’idée en revanche, elle, est forte, et sans doute avant-gardiste. En rapprochant physiquement la production propre, le stockage massif et le calcul intensif au point de jonction des réseaux, Laufenburg esquisse une réponse concrète au casse-tête de l’électricité de demain : comment faire tourner nos ogres numériques sans faire vaciller le réseau, ni dépendre entièrement de l’étranger ?
Si le pari suisse réussit, il pourrait bien devenir le fer de lance d’une nouvelle génération d’infrastructures énergétiques.
Sources :
- FlexBase Group (communiqué officiel), Invinity Energy Systems has emerged as the strategic partner for the world’s largest flow battery storage facility in Laufenburg (21 mai 2026)
https://flexbase.ch/en/newsroom/media-releases/invinity-energy-systems-has-emerged-as-the-strategic-partner-for-the-worlds-largest-flow-battery-storage-facility-in-laufenburg-switzerland
Sélection d’Invinity au terme d’un appel d’offres international, capacité initiale jusqu’à 1,5 GWh extensible à 2,1 GWh, intégration au data center et au réseau, partenaires suisses Equans et Georg Fischer. - Invinity Energy Systems (RNS, via Investegate), Progress on FlexBase Project Delivery (11 août 2026)
https://www.investegate.co.uk/announcement/rns/invinity-energy-systems–ies/progress-on-flexbase-project-delivery/9714407
Signature de l’accord d’ingénierie-approvisionnement-construction (EPC) avec Equans Switzerland, avancement des jalons de chantier, phase de conception détaillée. - U.S. Geological Survey, Mineral Commodity Summaries 2025 – Vanadium (2025)
https://www.usgs.gov/centers/national-minerals-information-center/vanadium-statistics-and-information
Production mondiale de vanadium par pays (Chine 70 000 t, Russie 21 000 t), production américaine nulle depuis 2020, usages acier et batteries à flux.
Crédit image de mise en avant : Profil LinkedIn de Schnetzer Puskas Ingenieure AG





