Le plus grand projet de fusion nucléaire a enfin réparé les deux défauts qui avaient fait dérailler son calendrier.
À Cadarache, dans le sud de la France, le chantier titanesque d’ITER a repris des couleurs. Ce tokamak géant, construit par trente-cinq nations pour démontrer la faisabilité de la fusion à l’échelle industrielle, a publié début septembre 2026 un bilan de son été : montage de nouveaux modules, démarrage de systèmes clés, et surtout l’achèvement de deux campagnes de réparation qui empoisonnaient le projet depuis trois ans.
Une bouffée d’oxygène pour un programme longtemps synonyme de retards et de dérapages.
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Les deux plaies enfin refermées pour ITER cet été
En 2022 et 2023, deux défauts majeurs avaient stoppé net l’assemblage et jeté le doute sur tout le projet.
Le premier touchait le bouclier thermique, l’écran qui isole les aimants supraconducteurs refroidis à moins 269 degrés. Ses tuyaux de refroidissement s’étaient fissurés par corrosion sous contrainte, sous l’effet combiné des soudures et de résidus de chlore, avec des craquelures atteignant deux millimètres de profondeur. La réparation a été colossale puisqu’il a fallu retirer des kilomètres de tuyauterie, meuler près d’une tonne de revêtement d’argent pour éliminer tout risque, puis refabriquer et resouder le tout. Ce chantier s’est achevé en juillet 2026.
Le second défaut concernait les biseaux des secteurs de la chambre à vide, c’est-à-dire les bords que l’on doit souder les uns aux autres pour former l’enceinte où brûlera le plasma. Ces bords ne s’ajustaient pas correctement. Là encore, une campagne de remise en état de trois ans a été nécessaire, conclue par la livraison du secteur numéro 3 le 2 septembre. ITER peut enfin passer à l’étape tant attendue du soudage et de l’assemblage final de sa chambre.
Un chantier qui redémarre vraiment…
Les avancées de l’été ne se limitent pas aux réparations. Les équipes ont ajouté deux bobines de champ toroïdal (électroaimants géants qui confineront le plasma) au module de secteur numéro 9, dont le transfert dans le puits du réacteur est prévu pour décembre. Elles ont aussi lancé l’installation d’un impressionnant système de soufflets, quatre-vingt-treize au total, qui permettront à la machine de « respirer » en absorbant les dilatations thermiques de plusieurs centimètres.
Le seul projet de soudure englobant ces soufflets est prévu pour durer cinq ans.
« Le travail sur le module numéro 9 est particulièrement important car il est sur le chemin critique », résume Jens Reich, responsable de l’assemblage de la machine. En clair, chaque semaine gagnée ou perdue sur cette pièce se répercute sur tout le reste du calendrier.
…mais un calendrier qui a dérapé d’une décennie
Le premier plasma d’ITER, un temps promis pour 2025, n’est malheureusement plus attendu avant 2033 ou 2034. Quant à la fusion à pleine puissance, qui mêlera deutérium et tritium pour dégager un maximum d’énergie, elle a été repoussée à 2039, contre 2035 dans le calendrier précédent.
La facture, elle, a encore gonflé d’environ 5 milliards d’euros lors de la révision de 2024, portant le coût total, selon les méthodes de calcul, dans une fourchette de 20 à 45 milliards d’euros, contre 10 milliards de dollars prévus au lancement en 2006.
Il faut toutefois être juste avec ITER. Sa mission n’a jamais été de gagner une course de vitesse, mais de prouver qu’on peut entretenir une réaction de fusion à l’échelle industrielle, en produisant 500 mégawatts pendant plusieurs minutes à partir de 50 mégawatts injectés, soit un gain de dix.
Comme les autres machines de recherche, ITER ne produira pas d’électricité : son objectif est un gain de physique, pas un raccordement au réseau. Son directeur général l’a souvent répété, le savoir-faire acquis en fabriquant ces composants inédits servira à tous ceux qui construiront des réacteurs par la suite.

Une galaxie d’acteurs autour du géant
ITER n’avance pas seul, et il n’est pas non plus le seul repère. Autour de lui gravitent en réalité deux familles bien distinctes.
La première rassemble des programmes publics plus modestes qu’ITER, mais précieux, car ils lui défrichent le terrain. Le tokamak français WEST par exemple, au CEA de Cadarache, a battu en 2025 le record du monde de durée de plasma en le maintenant 1 337 secondes, soit plus de 22 minutes. L’allemand Wendelstein 7-X (le plus puissant stellarator du monde) a décroché la même année un record sur le « triple produit », le paramètre clé de la performance. Le japonais JT-60SA, plus grand tokamak en service, et le coréen KSTAR poursuivent le même travail de fond sur la durée, la stabilité et les matériaux. Aucune de ces machines ne cherche à coiffer ITER au poteau : elles testent, chacune sur son créneau, les briques dont ITER et ses successeurs auront besoin, et lui transmettent leurs enseignements.
La seconde famille, elle, court bel et bien une autre course. Ce sont les nouveaux venus du privé, plus petits et beaucoup plus pressés ! L’américain CFS, avec son tokamak compact SPARC et ses aimants de nouvelle génération, vise le fameux seuil du Q>1 dès 2027. Son compatriote Helion, sur une technologie différente, promet carrément de l’électricité avant 2030. À quoi s’ajoute la Chine, qui joue sur les deux tableaux avec ses tokamaks publics EAST et BEST, ce dernier visant un plasma en combustion vers 2027, portés par des moyens d’État colossaux.
| Projet | Pays / porteur | Type | Fait marquant |
|---|---|---|---|
| ITER | 35 nations (public) | Tokamak géant | Gain de 10 visé, pleine puissance en 2039 |
| WEST | France (CEA, public) | Tokamak | Record du monde de durée : 1 337 s (plus de 22 min) en 2025 |
| Wendelstein 7-X | Allemagne (public) | Stellarator (le plus puissant au monde) | Record du « triple produit » sur 43 s en 2025 |
| JT-60SA | Japon–Europe (public) | Plus grand tokamak en service | Reprise des expériences fin 2026 (sans tritium) |
| KSTAR | Corée du Sud (public) | Tokamak supraconducteur | 100 millions de degrés tenus 48 s, cap sur 300 s |
| EAST / BEST | Chine (public) | Tokamaks supraconducteurs | Records de confinement ; combustion visée vers 2027 |
| SPARC | CFS (États-Unis, privé) | Tokamak compact, aimants HTS | Vise le Q>1 dès 2027 |
| Helion | États-Unis (privé) | Configuration à champ inversé | Promet de l’électricité avant 2030 |
| NIF | États-Unis (public) | Laser (confinement inertiel) | Seul à avoir dépassé le Q>1 (depuis 2022) |
Cette effervescence remet ITER en perspective, sans le disqualifier. Le symbole est certes saisissant : une start-up américaine ou les laboratoires chinois pourraient franchir le Q>1 dès 2027, quand le géant international n’entrera vraiment en action qu’au milieu des années 2030 mais aucun de ces concurrents n’a encore prouvé ce qu’ITER ambitionne, une fusion à la fois puissante et durable, dans une machine pensée comme l’ébauche d’une vraie centrale. Franchir brièvement un seuil est une chose ; le tenir des minutes durant, à l’échelle industrielle, en est une autre, et c’est cette marche-là que le mastodonte de Cadarache veut gravir.
Un pari toujours d’actualité
Les réparations de l’été d’ITER referment donc un chapitre douloureux et prouvent que la machine repart pour de bon. Elles ne dissipent pas pour autant les deux ombres qui planent sur Cadarache : un calendrier qui court désormais jusqu’en 2039 pour la pleine puissance, et une facture qui se chiffre, selon les méthodes de calcul, entre 20 et 45 milliards d’euros.
Reste que réduire ITER à sa lenteur et à son coût serait passer à côté de sa vraie nature. Ce n’est pas seulement une machine, c’est une aventure diplomatique unique, où trente-cinq nations, jusqu’à la Russie toujours partenaire malgré la guerre en Ukraine, continuent de bâtir ensemble un objet commun. À l’heure où les blocs se referment et où la fusion devient une course entre puissances et milliardaires, ce laboratoire partagé est un symbole que ni une start-up ni un État seul ne peuvent offrir : celui d’un savoir mis en commun pour profiter à l’humanité entière. Dès lors, qu’importe qu’ITER soit le premier à franchir la ligne d’arrivée.
Sources :
- ITER Organization, A summer of substantial progress (7 septembre 2026)
https://www.iter.org/node/20687/summer-substantial-progress
Ajout des bobines de champ toroïdal au module de secteur n°9, achèvement des réparations du bouclier thermique (juillet 2026), démarrage de l’installation des soufflets, transferts de charge des secteurs de la chambre à vide, livraison du secteur n°3. - World Nuclear News, Defects found in two key components of ITER’s tokamak (2022-2023)
https://world-nuclear-news.org/articles/defects-found-in-two-key-components-of-iter-tokama
Corrosion sous contrainte des tuyaux du bouclier thermique (fissures jusqu’à 2,2 mm, résidus de chlore, environ 23 km de tuyauterie concernés) et défauts dimensionnels des secteurs de la chambre à vide. - American Institute of Physics (FYI Science Policy), ITER Working Toward Revised Science Operations Strategy (octobre 2023)
https://www.aip.org/fyi/iter-working-toward-revised-science-operations-strategy
Report du premier plasma bien au-delà de 2025, objectif de démonstration d’un gain de 10 lors de la deuxième phase d’exploitation, redéploiement de la paroi en tungstène. - Heise / ITER Council, ITER to be given a new timetable (2024)
https://www.heise.de/-9780594
Révision du calendrier (exploitation à partir de 2034-2035, fusion deutérium-tritium repoussée à 2039), surcoût d’environ 5 milliards d’euros, historique des reports depuis 2016.




