Les ordinateurs quantiques ne sont pas l’apanage des seuls États-Unis.
Le 28 mai 2026, le Barcelona Supercomputing Center a inauguré une machine quantique d’un genre nouveau, dite « analogique », conçue et construite par l’entreprise catalane Qilimanjaro et financée par l’Union européenne et l’État espagnol.
Avec elle, le supercalculateur MareNostrum 5 devient l’un des rares au monde à marier calcul classique, quantique numérique et quantique analogique sous un même toit.
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Qubits, valeurs multiples et calcul en parallèle : petit rappel
Petit rafraichissement (ou découverte pour certains) : nos ordinateurs actuels manipulent des bits, qui ne peuvent valoir que 0 ou 1. L’informatique quantique, elle, repose sur des qubits, capables de représenter plusieurs valeurs simultanément.
Conséquence : là où une machine classique, même un supercalculateur, traite les opérations les unes après les autres, un processeur quantique peut explorer un très grand nombre de possibilités en parallèle, et donc résoudre certains calculs en une fraction du temps. C’est précisément cette promesse qui fait rêver les chercheurs, qui y voient une clé potentielle pour s’attaquer à des problèmes aujourd’hui hors de portée : modélisation du climat, découverte de médicaments, conception de nouveaux matériaux…
Le tout en sachant qu’il reste encore beaucoup de chemin avant que la technologie ne devienne réellement courante.
Numérique contre analogique : deux familles de machines quantiques
La nouveauté barcelonaise tient surtout à sa nature. Les deux premières machines quantiques installées au BSC étaient « numériques ». La troisième, elle, est « analogique ».
Un ordinateur quantique numérique fonctionne un peu comme nos ordinateurs classiques : il enchaîne des séquences de portes logiques. Cela le rend très souple et programmable, capable de faire tourner un large éventail d’algorithmes quantiques. Revers de la médaille, il accumule vite du « bruit », des perturbations qui faussent les calculs, et nécessite donc une correction d’erreurs active et coûteuse.
Un ordinateur quantique analogique adopte une tout autre logique. Plutôt que d’enchaîner des opérations discrètes, il traduit le problème à résoudre en un état physique quantique, puis laisse ce système évoluer naturellement dans le temps jusqu’à faire émerger la solution. Ce type de machine est particulièrement adapté aux problèmes de physique et de chimie, ainsi qu’aux tâches d’optimisation, mais il ne peut pas, en revanche, exécuter n’importe quel algorithme « à la carte » comme le ferait une machine numérique.
Le pari de Qilimanjaro est justement là : viser un avantage quantique utile plus rapidement, sur des cas d’usage bien précis (optimisation logistique, finance, énergie, simulation de molécules), plutôt que de courir après l’ordinateur quantique universel. La machine s’appuie sur des qubits supraconducteurs de type « fluxonium » et un modèle de calcul dit adiabatique.
L’entreprise est née en 2019 du rapprochement entre BSC et l’Université de Barcelone. Elle exploite aujourd’hui des prototypes d’une quinzaine de qubits analogiques et développe des systèmes d’une cinquantaine. Sa dirigeante, Marta P. Estarellas, estime qu’une véritable « utilité quantique » pourrait émerger dans une fourchette de deux à cinq ans, probablement dans le bas de cette estimation.

Trois machines, un seul cerveau hybride : MareNostrum-Ona
Avec cette installation, le BSC franchit un cap. Ses trois ordinateurs quantiques, deux numériques déployés en 2025 par Qilimanjaro et GMV dans le cadre du programme national Quantum Spain, plus ce nouveau modèle analogique, forment désormais un ensemble baptisé MareNostrum-Ona, la partition quantique du supercalculateur MareNostrum 5.
Le résultat est l’un des environnements les plus avancés de son genre en Europe : un système unifié où cohabitent calcul classique, quantique numérique et quantique analogique, accessibles comme une seule et même ressource. Le tout est hébergé dans un lieu pour le moins inattendu, la chapelle de la Torre Girona, qui abritait déjà les précédentes générations de MareNostrum.
L’appétit est réel : avant même l’arrivée de la machine analogique, la partie numérique avait déjà cumulé 4 200 heures de calcul depuis son lancement en février 2025, au service de 53 projets de recherche sélectionnés par le Réseau espagnol de supercalcul. Et ce n’est qu’un début, puisque le contrat EuroQCS-Spain, doté de 8,5 millions d’euros et cofinancé par l’entreprise commune européenne EuroHPC et le secrétariat d’État espagnol au numérique et à l’IA, prévoit la livraison de deux nouvelles générations de processeurs quantiques en 2026 et 2027.
Le vrai enjeu : la souveraineté technologique européenne
Reste le message politique, sans doute le plus important. Comme pour l’IA, la course au quantique a jusqu’ici été largement menée par des entreprises privées américaines. En concevant, construisant et finançant ses propres machines sur son sol, l’Europe cherche à garder la main sur une technologie appelée à devenir stratégique.
La conseillère catalane à la Recherche et aux Universités, Núria Montserrat, a souligné que ces technologies développées localement, adossées aux politiques publiques catalanes et espagnoles et à des partenariats européens, permettent de produire une technologie européenne « propre » au service de l’autonomie stratégique, afin de ne pas dépendre de pays tiers.
C’est tout le sens d’initiatives comme le programme européen EuroHPC. C’est lui qui tient les cordons de la bourse et qui a commandé les six ordinateurs quantiques « officiels » du continent : Lucy en France, Euro-Q-Exa en Allemagne, Piast-Q en Pologne, VLQ en Tchéquie, le MareNostrum-Ona analogique en Espagne (via le contrat EuroQCS-Spain) et le futur EuroQCS-Italy à Bologne. À ce sextet s’ajoutent deux simulateurs quantiques, Jade et Ruby, financés un cran plus tôt par le projet pilote HPCQS.
| Ordinateur | Pays / Centre | Technologie | Qubits | Constructeur | Statut |
|---|---|---|---|---|---|
| MareNostrum-Ona (analogique) | Espagne — BSC, Barcelone | Analogique, supraconducteur (fluxonium) | ~15 (proto), ~50 visés | Qilimanjaro (ES) | Inauguré mai 2026 |
| MareNostrum-Ona (2 machines numériques) | Espagne — BSC, Barcelone | Numérique, supraconducteur | n.c. | Qilimanjaro + GMV (ES) | En service depuis fév. 2025 |
| Lucy | France — CEA/GENCI, Bruyères-le-Châtel | Numérique, photonique | 12 | Quandela (FR) + attocube (DE) | Inauguré avril 2026 |
| Ruby | France — GENCI/CEA, Bruyères-le-Châtel | Simulateur analogique/numérique, atomes neutres | 100 | Pasqal (FR) | Inauguré fin 2025 |
| Jade | Allemagne — Jülich (JSC) | Simulateur analogique/numérique, atomes neutres | 100 | Pasqal (FR) | Inauguré fin 2025 |
| Euro-Q-Exa | Allemagne — LRZ, Munich | Numérique, supraconducteur | 54 (→ 150 fin 2026) | IQM (FI) | Inauguré fév. 2026 |
| Piast-Q | Pologne — PCSS, Poznań | Numérique, ions piégés | 20 | AQT (AT) | Procuré, en déploiement |
| VLQ | Tchéquie — IT4I, Ostrava | Numérique, supraconducteur (topologie en étoile) | 24 | IQM (FI) | Procuré, en déploiement |
| EuroQCS-Italy | Italie — CINECA, Bologne | Simulateur, atomes neutres | n.c. | n.c. | Annoncé (mode hybride 2027) |
Sources :
- Qilimanjaro Quantum Tech, Qilimanjaro’s New Analog Quantum System Inaugurated at the Barcelona Supercomputing Center (28 mai 2026) https://qilimanjaro.tech/qilimanjaros-new-analog-quantum-system-inaugurated-at-the-barcelona-supercomputing-center/
Communiqué officiel de l’entreprise détaillant la machine analogique à fluxoniums, l’ensemble MareNostrum-Ona et le contrat EuroQCS-Spain. - The Quantum Insider, Qilimanjaro Inaugurates an Analog Quantum Computer at Barcelona Supercomputing Center (28 mai 2026) https://thequantuminsider.com/2026/05/28/qilimanjaro-inaugurates-an-analog-quantum-computer-at-barcelona-supercomputing-center/
Précisions sur le financement (8,5 M€, EuroHPC et SEDIA), les deux machines numériques de 2025 et le calendrier des prochaines générations. - EE Times, Qilimanjaro Pushes Analog Quantum Amid AI Compute Surge (29 mai 2026) https://www.eetimes.com/qilimanjaro-pushes-analog-quantum-as-ai-compute-demands-surge/
Données techniques sur le nombre de qubits (une quinzaine en prototype, une cinquantaine en développement) et l’horizon de deux à cinq ans pour une utilité quantique.
Image de mise en avant : Le processeur 35 qubits de MareNostrum-ONA.




