La France en superpuissance du traitement du combustible nucléaire usé va encore une fois apporter son expertise aux États-Unis dans le cadre de l’accord newcleo / Shine

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L’art très français de transformer les déchets nucléaires en combustible.

Aux États-Unis, 90 000 tonnes de combustible nucléaire usé dorment dans les piscines et les fûts secs des centrales américaines depuis 70 ans. Une montagne radioactive qui embarrassait jusqu’ici les Américains et qui pourrait finalement s’avérer un atout dans les années futures.

Shine Technologies, entreprise américaine du Wisconsin, et newcleo, jeune pousse franco-italienne du nucléaire avancé, ont notamment annoncé le 18 juin 2026 un accord de collaboration pour fermer le cycle du combustible aux États-Unis.

Pour la France et l’Europe, c’est un coup industriel et stratégique majeur et on va vous expliquer dans cet article pourquoi.

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Les États-Unis, terre d’opportunité pour le traitement du combustible usé

Il faut comprendre qu’en France, le retraitement du combustible nucléaire usé n’a rien d’exotique avec notamment le plus gros centre dédié à cette activité au monde à la Hague (ouvert en 1976) mais aux États-Unis, c’est encore une terra incognita industrielle.

Depuis 1977 et le décret du président Carter, suivi du gel sous Reagan, aucune usine commerciale de retraitement ne tourne sur le sol américain. Pendant que la France traitait 1 700 tonnes par an à La Hague et fabriquait du MOX pour ses réacteurs depuis les années 1990, les compagnies électriques américaines stockaient leur combustible usé sur place. Empilement après empilement, le total a fini par atteindre environ 90 000 tonnes, et la pile continue de grossir de 2 000 tonnes chaque année.

Plus de 90 % de l’énergie contenue dans ce combustible reste exploitable. Les Américains sont assis sur un trésor qu’ils n’ont jamais su débloquer. C’est précisément ce verrou que le partenariat Shine + newcleo veut faire sauter.

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Ce que prévoit l’accord

En synthèse, Shine récupèrerait et retraiterait les vieux combustibles dans son usine en construction au Wisconsin tandis que newcleo transformerait l’uranium et le plutonium extraits en combustible MOX (oxyde mixte), pour alimenter ses futurs réacteurs au plomb.

Détail de l’accord newcleo / Shine :

Partenaire Apport et rôle
Shine Technologies (USA) Recyclage du combustible nucléaire usé américain. Extraction de l’uranium et du plutonium par procédé CoDCon (variante du PUREX). Usine pilote prévue dans le Wisconsin, capacité visée : 100 à 200 tonnes/an au début des années 2030.
newcleo (France/Italie/UK) Fabrication du combustible MOX à partir des matières recyclées par Shine. Réacteurs avancés au plomb liquide qui brûlent ce MOX. Premier réacteur en pré-licensing à la NRC américaine.
Calendrier Démarrage du chiffrage technique en 2026, demandes de financement fédéral américain conjointes ensuite, mise en service vers 2032-2033.
Soutien public US Programme CURIE de l’ARPA-E (Department of Energy) + Advanced Nuclear Fuel Recycling Program lancé en avril 2026. Shine est l’une des cinq entreprises retenues en février 2026 pour un financement de 19 M$.
Volet européen Élargissement à l’Union européenne ensuite, là où les stocks de combustible usé s’accumulent eux aussi (France comprise).

Le cycle fermé : décryptage d’un coup de génie technique

Dans un réacteur classique, on charge des pastilles de dioxyde d’uranium enrichi à 3-5 % en uranium 235. Pendant trois à quatre ans, les noyaux d’uranium 235 se cassent en libérant l’énergie qui fait tourner les turbines. Au passage, une partie de l’uranium 238 (qui ne fissionne pas) se transforme par capture neutronique en plutonium 239, qui à son tour participe à la production d’énergie. Au bout de quatre ans, on retire les barres : c’est le combustible usé. Sauf que ces barres contiennent encore 95 % d’uranium non utilisé et 1 % de plutonium parfaitement fissile. Les 4 % restants sont les vrais déchets : produits de fission et actinides mineurs.

Le retraitement consiste à séparer ces trois composants. C’est le travail de Shine : dans son usine en construction au Wisconsin, l’entreprise prévoit de dissoudre le combustible usé dans l’acide nitrique, puis d’extraire séparément l’uranium et le plutonium par un procédé chimique appelé CoDCon (une variante du PUREX historique). Particularité de leur méthode : l’uranium et le plutonium restent partiellement mélangés, ce qui rend le matériau résistant à la prolifération (impossible d’en faire une arme directement). Précaution non négligeable côté américain, traumatisé depuis la Guerre froide par le spectre des proliférations.

Fonctionnement des réacteurs neutrons rapides

Les matières récupérées par Shine partent ensuite chez newcleo, qui fabrique du MOX (Mixed Oxide Fuel) : un mélange d’oxydes d’uranium et de plutonium, pressé en pastilles, gainé, et prêt à servir de carburant à des réacteurs spécialement conçus pour le brûler. Là où cela devient vraiment malin, c’est que les réacteurs newcleo ne ressemblent en rien aux centrales d’EDF. Ce sont des réacteurs rapides refroidis au plomb liquide (LFR pour Lead-cooled Fast Reactor), de petite taille, modulaires, qui ont une particularité décisive : ils transforment l’uranium 238 en plutonium au fur et à mesure qu’ils consomment leur combustible.

Vue en coupe du Réacteur LFR-AS-30 de newlceo.
Vue en coupe du Réacteur LFR-AS-30 de newlceo.

En clair, on n’a plus besoin d’extraire de l’uranium neuf pour faire tourner ces machines. Le combustible se renouvelle quasiment de lui-même.

Géopolitique du traitement du combustible usé pour les Nuls

Voici l’état actuel des capacités de retraitement industriel à travers le monde :

Installation Pays Capacité (tonnes/an) Statut
La Hague (Orano) France 1 700 Opérationnel depuis 1976, référence mondiale
Mayak (RT-1) Russie 400 Opérationnel depuis 1971, à Ozersk
RT-2 Zheleznogorsk (Mayak) Russie 700 (cible) En construction, mise en service annoncée mais retardée
Tarapur + Kalpakkam Inde 200 (100 + 100) Opérationnels depuis 1977 et 1996
Tokai Mura Japon 90 Opérationnel de 1977 à 2009, à l’arrêt
Rokkasho Japon 800 (cible) Construit depuis 1993, démarrage différé 27 fois, dernière promesse 2026-2027
Sellafield (Thorp + B205) Royaume-Uni 2 700 (historique) Fermé en 2018, démantèlement en cours
Shine Wisconsin États-Unis 100 à 200 (cible) Usine pilote en projet, mise en service début 2030

La France est la superpuissance mondiale du retraitement, et de très loin. À elle seule, La Hague concentre près de la moitié de la capacité mondiale de retraitement des combustibles de réacteurs à eau légère (le type de réacteurs majoritaire sur Terre). Avec ses 1 700 tonnes par an, elle traite cinq fois plus que la Russie, deux fois plus que ce que vise le Japon depuis trente ans avec Rokkasho, et environ dix à dix-sept fois plus que ce que Shine prévoit de réaliser au début des années 2030. Le Royaume-Uni, autre poids lourd historique, a fermé Sellafield en 2018. Quant aux États-Unis, ils partent quasiment de zéro.

Le savoir-faire français est tel que Rokkasho au Japon a été construit en partenariat avec l’ancien COGEMA puis AREVA, sur les mêmes plans qu’à La Hague.

Côté américain, Shine ne menace pas frontalement Orano. La société américaine vise à couvrir un marché national gigantesque (90 000 tonnes en stock, 2 000 tonnes ajoutées chaque année) que La Hague n’aurait jamais pu absorber depuis le Cotentin. D’ailleurs, Shine et Orano travaillent ensemble depuis février 2024, dans le cadre d’un accord stratégique sur le retraitement du combustible usé aux États-Unis.

Greg Piefer, le patron de Shine, joue donc les deux tableaux européens : un accord avec le numéro un mondial historique (Orano), et un autre avec le nouveau venu prometteur (newcleo). Au-delà du périmètre européen, Shine est également liée à Oklo (réacteurs rapides au sodium, autre concurrent de newcleo) et à Zeno Power (batteries radio-isotopiques). Cette stratégie de carrefour fait clairement de l’entreprise du Wisconsin l’un des passages obligés pour quiconque veut faire du business sérieux dans le nucléaire avancé américain.

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Un puzzle américano-européen qui prend forme

Juin 2026 est symptomatique d’un nouveau paysage industriel transatlantique du nucléaire avancé qui se met en place.

Côté américain, l’administration Trump a lancé en mai 2025 plusieurs initiatives pour relancer la filière (executive orders, bannissement de l’uranium russe, prêts massifs à des acteurs comme Shine ou Oklo). Le DOE met sur la table des centaines de millions de dollars pour réamorcer la pompe. Côté européen, des acteurs comme Orano et newcleo apportent un savoir-faire que les Américains n’ont jamais industrialisé.

La pépite franco-italienne, valorisée 2,4 milliards de dollars lors de sa cotation au Nasdaq en mai 2026, ajoute désormais une corde à son arc : celle du combustible. Avec une mise en production des premiers réacteurs newcleo prévue vers 2030 et le démarrage de l’usine Shine au début des années 2030, les deux briques s’emboîteront à temps pour répondre à la demande explosive du nucléaire civil aux États-Unis.

Reste à voir si les délais très ambitieux seront tenus. Concevoir une usine de retraitement, c’est un défi industriel et réglementaire considérable, et l’histoire de Rokkasho au Japon (construit en 1993, jamais entré en service commercial) rappelle qu’on n’improvise pas dans ce domaine.

Greg Piefer revendique le savoir-faire acquis sur son usine d’isotopes médicaux Chrysalis, conçue en respectant la réglementation NRC 10 CFR Part 50. Stefano Buono, lui, mise sur l’expérience accumulée par ses équipes franco-italiennes dans la fabrication du MOX. Sur le papier, les compétences sont là. Reste à les transformer en pastilles fissiles.

Rendez-vous au début des années 2030 pour voir si le pari est tenu !

Sources :

  • PR Newswire, SHINE Tapped for EPRI-Led Consortium Building U.S. Nuclear Fuel Recycling Capability (juin 2026)
    https://www.prnewswire.com/news-releases/shine-tapped-for-epri-led-consortium-building-us-nuclear-fuel-recycling-capability-302802797.html
    Communiqué officiel de Shine sur le consortium MARIE et la stratégie quatre phases de l’entreprise.
  • ANS / Nuclear Newswire, DOE awards $19M to advance SNF recycling (février 2026)
    https://www.ans.org/news/2026-02-06/article-7740/doe-awards-19m-to-advance-snf-recycling/
    Détails des financements ARPA-E CURIE accordés à Shine et à ses concurrents Curio, Oklo, Flibe Energy, Alpha Nur.
  • US Department of Energy, Advanced Nuclear Fuel Recycling Program
    https://www.energy.gov/ne/advanced-nuclear-fuel-recycling-program
    Programme officiel du DOE américain lancé en avril 2026 pour passer le retraitement à l’échelle industrielle.
  • Orano, Orano and SHINE Technologies sign an agreement for the recycling of used fuel in the USA (février 2024)
    https://www.orano.group/en/news/news-group/2024/february/orano-and-shine-technologies-sign-an-agreement-for-the-recycling-of-used-fuel-in-the-usa
    Communiqué du précédent partenariat Orano-Shine, deux ans avant celui avec newcleo.

Image de mise en avant : Le département de l’Aube a donné son feu vert à la vente d’un terrain pour accueillir une usine de combustible MOX de newcleo, un projet de 1,8 milliard d’euros susceptible de créer 1 700 emplois directs. En parallèle, l’entreprise avance sur son réacteur modulaire à Chinon, avec un objectif de mise en service en 2031, sous l’égide de la CNDP.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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