Le plus grand chantier scientifique du monde vient de franchir un nouveau jalon industriel majeur.
Le mardi 28 juillet 2026 en fin d’après-midi, après une opération de levage de près de 30 heures ayant mobilisé plus de cent personnes, le sixième des neuf modules de secteur destinés à composer la chambre à vide du tokamak ITER a atteint à sa destination finale.
Cette étape est doublement symbolique : les deux tiers du cœur de la machine sont désormais en place, et le dernier des secteurs fabriqués en Corée du Sud vient d’être installé.
ITER continue ainsi sa route vers l’objectif énergétique ultime de l’humanité : la maîtrise de la fusion nucléaire.
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ITER : un exploit industriel de 30 heures pour poser 1 400 tonnes
Une opération digne d’un lancement spatial
Direction Saint-Paul-lez-Durance, dans les Bouches-du-Rhône, à quarante kilomètres au nord-est d’Aix-en-Provence. C’est ici, au cœur du plus grand centre de recherche et développement en énergie d’Europe (le site du CEA Cadarache, lancé sous le général de Gaulle en 1959), que se dresse depuis 2010 le chantier titanesque du réacteur expérimental thermonucléaire international, plus connu sous son acronyme ITER (« le chemin », en latin). À l’intérieur du bâtiment d’assemblage haut de 80 mètres, la machine prend forme pièce par pièce, module par module, comme une horloge géante de 23 000 tonnes qu’on assemblerait en respectant le tolérancement d’un mouvement de montre suisse.
Le module 1, comme les cinq autres déjà installés (les modules 4, 5, 6, 7 et 8), pèse environ 1 000 tonnes à vide, mais grimpe à 1 400 tonnes une fois équipé de ses accessoires de levage et de ses poutres de stabilisation. Il contient à lui seul un secteur de la chambre à vide (le « beignet » où sera confiné le plasma à 150 millions de degrés), deux bobines de champ toroïdal (des aimants supraconducteurs qui contrôleront le plasma), plusieurs panneaux d’écran thermique et des dizaines de composants auxiliaires. Pour l’installer dans le puits, il a fallu extraire l’ensemble de son outil de sous-assemblage lundi 27 juillet, le faire pivoter sur lui-même, le déplacer à travers le hall d’assemblage, le passer « à l’envers » à travers le mur séparant l’atelier du puits (le bord extérieur du module en tête), puis le descendre lentement jusqu’à sa position finale. Le tout à quelques millimètres de tolérance sur des composants qui ne pardonnent aucune erreur.
Des millions de points de données pour un levage réussi
Le vrai héros silencieux de cet exploit, c’est probablement le poste de contrôle des données, comparable dans son rôle à ce que Houston représentait pour les missions Apollo. Pendant toute la durée du levage, une équipe d’ingénieurs a surveillé en temps réel des dizaines de capteurs installés sur le module et ses accessoires. Jauges de contrainte fixées par huit sur chaque tige de suspension des bobines et enrobées de résine noire, cellules de charge sur les dispositifs de maintien temporaires, capteurs laser mesurant en continu les jeux entre composants, capteurs d’inclinaison détectant le moindre basculement, axes instrumentés analysant les efforts transmis. Chacun de ces capteurs enregistre dix mesures par seconde, générant des millions de points de données comparés en temps réel à des calculs par éléments finis et aux relevés des levages précédents. Au moindre écart inattendu, l’opération s’arrête et l’équipe technique analyse la situation.
Jordi Utges, ingénieur mécanique de la société sous-traitante Arial Industries qui a participé à toutes les opérations de levage de module : « Beaucoup des phénomènes les plus importants qui se produisent lors du levage d’un module de secteur sont invisibles à l’œil nu. Quelqu’un doit toujours surveiller les chiffres. »
Un rôle assumé notamment par Alessandro Vaccaro, ingénieur assemblage chez ITER, qui a développé les tableaux de bord personnalisés permettant de traiter cette masse d’informations en temps réel : « Améliorer la qualité des données est plus utile que d’en augmenter la quantité. Un tableau de bord ne consiste pas seulement à afficher des informations, il doit présenter les bonnes informations de manière à ce que l’opérateur les comprenne instantanément. »
À ce stade des opérations, chaque nouvelle installation permet d’affiner les modèles prédictifs, de comparer aux données passées et d’améliorer les protocoles suivants. Un vrai retour d’expérience industriel qui rend chaque opération légèrement plus efficace que la précédente.
Où en est-on précisément dans l’assemblage ?
La chambre à vide d’ITER est constituée de neuf secteurs qui, une fois soudés entre eux, formeront un tore continu (un anneau creux en forme de chambre à air) dans lequel le plasma sera confiné à 150 millions de degrés par des champs magnétiques.
Chaque secteur est fabriqué séparément par l’un des deux pays partenaires en charge de cette contribution : l’Union européenne (via son agence Fusion for Energy basée à Barcelone) pour cinq secteurs, et la Corée du Sud pour les quatre autres. Voici l’état des lieux au 28 juillet 2026.

| Module de secteur | Fabrication | Statut au 28 juillet 2026 | Notes |
|---|---|---|---|
| Secteur n° 6 | Corée du Sud | Installé (premier) | Ouvre la série des installations dans le puits |
| Secteur n° 7 | Corée du Sud | Installé (deuxième) | Un tiers du chemin parcouru |
| Secteur n° 8 | Corée du Sud | Installé (troisième) | Performance record après la période de crise |
| Secteur n° 4 | Europe (F4E) | Installé (quatrième, fin janvier 2026) | Premier secteur d’origine européenne posé |
| Secteur n° 5 | Europe (F4E) | Installé (cinquième) | Confirmation de la cadence retrouvée |
| Secteur n° 1 | Corée du Sud (dernier livré) | Installé le 28 juillet 2026 (sixième) | Deux tiers du cœur en place |
| Secteur n° 2 | Europe (F4E) | En pré-assemblage | Prochain à être installé avant fin 2026 |
| Secteur n° 3 | Europe (F4E) | En pré-assemblage | Installation prévue en 2027 |
| Secteur n° 9 | Europe (F4E) | En pré-assemblage | Dernier module à installer |
Un projet international qui unit même la Russie et les États-Unis
ITER regroupe 35 pays partenaires (l’Union européenne représentée collectivement, plus la Chine, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud, la Russie et les États-Unis), ce qui en fait probablement le plus grand consortium scientifique jamais réuni sur un projet civil, et l’un des rares à réunir la Russie et les Américains malgré les tensions géopolitiques actuelles. L’Union européenne finance environ 45 % du coût total (la France apportant à elle seule environ 20 %), les six autres partenaires se partageant le reste. La collaboration se fait principalement en nature : chaque partenaire fabrique certains composants dans ses propres usines, puis les livre sur le site de Cadarache. Une organisation en apparence lourde mais qui présente l’avantage majeur de faire monter en compétence toute la filière fusion mondiale en parallèle.
Petite mention côté français : de nombreux industriels tricolores participent activement au projet depuis plus de dix ans. Framatome intervient sur l’installation du tokamak dans le cadre d’un consortium international, Vinci Construction Grands Projets a livré le bâtiment principal, Assystem apporte son expertise d’ingénierie via le consortium Momentum (avec l’américain KEPCO et le britannique Amec Foster Wheeler), sur un contrat AMO de 174 millions d’euros, tandis que CNIM, Bertin Technologies, Thales, GTM, Comex Nucléaire, Air Liquide et bien d’autres fournissent composants haute technicité et prestations d’ingénierie.
Un rapport de l’INSEE avait estimé à 6 600 le nombre d’emplois créés dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur entre 2004 et 2014 grâce à l’écosystème ITER. L’ensemble représente pour la France une expertise industrielle et scientifique de premier plan, dont bénéficie tout le tissu économique local.

Un pari technologique planétaire pour l’après-2033
Reste que la fusion reste, en 2026, une promesse en construction. Malgré les avancées spectaculaires du chantier, on ne parle pas encore d’énergie commerciale et il faudra attendre au moins 2033 pour le premier plasma d’ITER, puis 2039 pour le plein régime deutérium-tritium, et 2044 pour la démonstration du fameux Q ≥ 10. En parallèle, la course s’intensifie côté startups privées. L’américain Commonwealth Fusion Systems (financé à hauteur de 3 milliards de dollars par Google, Bill Gates et NVIDIA) vise un premier plasma sur son démonstrateur SPARC fin 2026 ou en 2027, puis un réacteur commercial ARC de 400 mégawatts en Virginie au début des années 2030. Helion Energy, financé par Sam Altman (OpenAI), promet même de livrer 50 mégawatts de fusion à Microsoft dès 2028 depuis son site de Malaga dans l’État de Washington. En Chine, le tokamak EAST de Hefei a maintenu un plasma pendant 1 066 secondes en janvier 2025, un record mondial, et le pays travaille en parallèle sur son propre grand tokamak CFETR pour 2035.
Face à cette concurrence privée et étatique en accélération, ITER reste néanmoins dans une catégorie à part. C’est le seul projet au monde à viser un Q ≥ 10 industriel démontré (les startups visent en général Q > 1, soit à peine plus d’énergie produite que consommée), et surtout à intégrer toutes les briques technologiques dont dépendra la future filière commerciale : cryogénie, aimants supraconducteurs à grande échelle, cycles du tritium, matériaux résistants aux neutrons, télérobotique en environnement radioactif, sécurité industrielle. Autant de savoir-faire qui n’existent qu’à Cadarache et qui feront tôt ou tard la différence.
Sur ce chantier planétaire à l’histoire mouvementée (huit ans de retard cumulés par rapport au calendrier initial de 2016, cinq milliards d’euros supplémentaires débloqués depuis 2024, décès brutal en 2022 du directeur général français Bernard Bigot, réorganisation profonde sous son successeur italien Pietro Barabaschi), l’installation du sixième module ne changera pas grand-chose au calendrier fondamental mais elle envoie un signal fort à toute la communauté scientifique et industrielle. Le projet ITER avance, méthodiquement, module après module, avec la précision d’une horloge suisse et l’ambition d’un rêve d’étoile.
Le compte à rebours vers le premier plasma est enclenché, et si tout se passe comme prévu, c’est en Provence que la fusion nucléaire prononcera ses premiers mots à la face du monde.
Sources :
- ITER Organization, Des millions de points de données pour un levage réussi (29 juillet 2026)
https://www.iter.org/fr/actualites-iter/millions-points-donnees-pour-levage-reussi
Communiqué officiel de l’installation du module de secteur n° 1, détails techniques de l’opération, citations de Mathieu Demeyere, Jordi Utges et Alessandro Vaccaro. - ITER Organization, Nouveau planning ITER et baseline 2024
https://www.iter.org/fr/projet/grandes-dates-diter
Détails du nouveau calendrier officialisé par Pietro Barabaschi le 3 juillet 2024, jalons 2033/2035/2036/2039/2044, surcoût 5 Md€ additionnel. - Sfen (Société Française d’Énergie Nucléaire), Fusion nucléaire : le premier plasma d’ITER désormais prévu pour 2034 (juillet 2024)
Fusion nucléaire : Le premier plasma d’Iter désormais prévu pour 2034
Analyse du nouveau baseline ITER, contexte des retards, avancées parallèles du tokamak français WEST au CEA Cadarache. - Fusion for Energy (F4E), Vacuum Vessel Sectors — European Contribution
https://f4e.europa.eu/what-we-do/vacuum-vessel
Détails sur la contribution européenne (5 des 9 secteurs de chambre à vide fabriqués en Europe, calendrier de livraison, agences domestiques ITER).




