Un cimetière de 10 millions de baleines découvert par 7 000 mètres de fond.
Une légende raconte que les éléphants se cacheraient pour mourir, par pudeur, en se rendant au mythique cimetière des éléphants.
Et si finalement les baleines faisaient la même chose ? La découverte récente d’un charnier de carcasses de baleines étalé sur 1 200 kilomètres de plancher océanique va en tous cas dans ce sens. Par endroits, c’est si dense qu’on y compterait plus de 750 cadavres au kilomètre carré !
L’étude a été publiée dans la revue Nature le 10 juin 2026 par une équipe chinoise, italienne et néo-zélandaise. Elle confirme la découverte dans la zone de Diamantina, au sud-est de l’océan Indien, de la plus grande, la plus profonde et la plus ancienne « nécropole de baleines » jamais documentée.
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Au fond de l’océan Indien, des chercheurs sont tombés sur le plus grand cimetière de baleines de la planète
Un charnier de 1 200 kilomètres
La zone de Diamantina est une faille du plancher océanique qui balafre le fond entre l’Australie et l’Antarctique, jusqu’à plus de 7 000 mètres de profondeur. C’est là, en sondant 1 200 kilomètres de cette cicatrice, que les scientifiques ont recensé cinq chutes de baleines encore actives et 476 sites de fossiles, entre 4 616 et 7 001 mètres.
Par endroits, la densité grimpe à 759,5 carcasses au kilomètre carré. Étendue à toute la zone, elle suggère un chiffre qui donne le tournis : plus de dix millions de cadavres de baleines reposeraient là, tout en bas !
Comment on tombe sur un cimetière par 7 000 mètres de fond ?
Pour atteindre de telles profondeurs, l’équipe de l’Institut des sciences et techniques des grands fonds de l’Académie des sciences de Chine a embarqué à bord du navire Tansuoyihao avec un atout maître : le Fendouzhe, « le Combattant », un submersible habité qui avait déjà touché le point le plus profond du globe, au fond de la fosse des Mariannes, en 2020. En février 2023, lors d’une plongée, les chercheurs repèrent leur première carcasse. Trente-deux plongées plus tard, à coups de bras robotisé et d’un aspirateur sous-marin surnommé « slurp sampler », ils remontent fossiles et petites bêtes, et prennent la mesure du site. Jusqu’alors, personne n’avait relié cet endroit aux chutes de baleines.

Un cimetière qui grouille de vie
Voilà le vrai paradoxe. Sur le fond abyssal, où la nourriture se fait rarissime, une carcasse de baleine est un festin providentiel, une oasis. Quand un tel colosse coule, il déclenche une succession d’écosystèmes qui peut durer des décennies. Les chercheurs ont trouvé les os tapissés de voiles bactériens et colonisés par une faune ultra-spécialisée : des ophiures, ces cousines des étoiles de mer, dont trois espèces ne vivent que sur les os de baleine ; des vers Osedax, littéralement « mangeurs d’os », qui forent le squelette pour en extraire les graisses ; des coquillages qui se nourrissent grâce à des bactéries, sans lumière. L’équipe a même repéré, pour la première fois sur une chute de baleine, une étrange « étoile-marguerite » du genre Xyloplax, connue jusqu’ici sur du bois immergé !
Le record revient à un site actif niché par 6 789 mètres, trois vertèbres de baleine à bec, l’écosystème de ce type le plus profond jamais observé. Plus haut, à 5 610 mètres, une carcasse de cinq mètres a été identifiée comme un petit rorqual de l’Antarctique.

Cinq millions d’années d’archives
En datant les os grâce aux isotopes du strontium, l’équipe a établi que des baleines s’échouent ici depuis au moins 5,3 millions d’années, soit le début du Pliocène… bien avant l’apparition de notre espèce !
En réalité, point de légende comme pour le cimetière des éléphants ici.
Si la zone est aussi prolifique en carcasses et fossiles de baleines à bec aussi d’espèces disparues (dont une nouvelle Pterocetus diamantinae) et si ces ossements ont tenu si longtemps, c’est en partie grâce au crâne particulièrement dense des baleines à bec, et à un cocktail local : la zone est un terrain de chasse où ces plongeuses meurent parfois en profondeur, sa topographie en V canalise les corps vers le fond de la fosse, et la faible sédimentation laisse les os exposés plutôt qu’ensevelis.
Au passage, ce charnier est un puits de carbone insoupçonné. En tablant sur deux tonnes par baleine à bec et un quart de graisse, les chercheurs estiment que la zone piège environ 6,7 millions de tonnes de carbone, l’équivalent de 4 700 ans de « neige marine », une pluie continue de débris organiques qui tombe lentement de la surface vers les abysses.

La dernière frontière n’a pas livré tous ses morts
Si une seule faille recèle dix millions de carcasses accumulées sur cinq millions d’années, combien d’autres cimetières du même genre dorment, ignorés, sous les océans ?
Les chercheurs eux-mêmes l’admettent : celui-ci n’a guère de raisons d’être unique. Plus troublant encore, ces oasis d’os pourraient former un véritable « corridor de vie » reliant les communautés des grands fonds, des sources hydrothermales aux suintements froids, en passant par les squelettes de baleines. La zone de Diamantina a été fouillée dans le cadre d’un programme onusien dédié aux fosses les plus profondes du globe, cette ultime frontière encore largement vierge. Elle vient à peine de rendre ses morts.
Le reste attend toujours, dans le noir.
Le cimetière de baleines de Diamantina en chiffres :
| Donnée | Chiffre |
|---|---|
| Profondeurs explorées | de 4 616 à 7 001 m |
| Chutes de baleines actives | 5 |
| Sites de fossiles | 476 |
| Écosystème actif le plus profond | 6 789 m (record mondial) |
| Densité de carcasses | jusqu’à 759,5 par km² |
| Carcasses estimées dans la zone | plus de 10 millions |
| Carbone piégé | ~6,7 millions de tonnes (≈ 4 700 ans de « neige marine ») |
| Ancienneté des dépôts | au moins 5,3 millions d’années |
Source :
- Peng, X., Zhou, P., Song, X. et al. A 5.3-million-year-old deep-sea whale necropolis in the Diamantina Zone.
Nature654, 978–983 (2026).
https://doi.org/10.1038/s41586-026-10546-z



