De Cholet à la Lune : la marque de voiture de luxe française qui va rouler sur la Lune avec la NASA
Le 26 mai 2026, la NASA a tranché : pour transporter ses astronautes au pôle Sud lunaire, elle utilisera deux engins, et l’un d’eux roulera sur des composants imaginés à Monaco, fabriqués en Suisse et codés en France. Pas mal pour un constructeur né à Cholet en 1984 pour rivaliser avec Ferrari et Porsche !
L’histoire de Venturi tient du roman industriel. Quatre décennies plus tôt, c’était une marque française de coupés sportifs bleus aux lignes tendues, alignée au Mans, brièvement engagée en Formule 1, plusieurs fois liquidée, sauvée in extremis par un milliardaire monégasque qui a tout misé sur l’électrique. Aujourd’hui, ses descendants ne roulent plus sur l’asphalte, mais sur la régolithe lunaire.
Derrière cette annonce, c’est donc deux histoires qui se croisent : celle d’une NASA qui mise désormais sur le privé pour bâtir sa base lunaire, et celle d’une PME monégasque devenue, sans qu’on s’en rende vraiment compte, un sous-traitant clé du programme Artemis.
Lire aussi :
- Grande première pour Boeing sur la fusée Artemis III qui vient de livrer les quatre cinquièmes supérieurs de l’étage principal sans moteur
- L’azote fourni par Air Liquide à la mission Artemis II ne sert pas à faire voler la fusée mais son rôle est tout aussi important puisque sans lui elle ne décollerait pas
La NASA a sélectionné Venturi Astrolab, Inc. (Astrolab) comme l’un des deux fournisseurs d’une astromobile lunaire habitée pour la campagne Artemis
Deux rovers plutôt qu’un, à 220 millions de dollars chacun
L’annonce s’inscrit dans la nouvelle stratégie « Moon Base » que la NASA a dévoilée le même jour. L’idée est de remplacer le rêve apollonien d’une seule grosse machine par plusieurs véhicules plus compacts, livrés en parallèle, dans des délais raccourcis. L’agence a retenu deux entreprises : Astrolab d’un côté et Lunar Outpost de l’autre, chacune avec un contrat de l’ordre de 220 millions de dollars (environ 204 millions d’euros), soit un peu plus de 439 millions de dollars (environ 407 millions d’euros) au total pour cette première phase.
Sur dix ans, le programme Lunar Terrain Vehicle Services pourrait peser jusqu’à 4,6 milliards de dollars (environ 4,26 milliards d’euros).
Les deux rovers, baptisés CLV-1 pour Astrolab et Pegasus pour Lunar Outpost, doivent rouler sur le pôle Sud lunaire en 2028. Ils ne seront pas pressurisés, ce qui veut dire que les astronautes les piloteront en combinaison spatiale, comme leurs aînés d’Apollo. Vitesse de pointe : un peu plus de 10 km/h sur terrain plat. Chaque sortie est prévue pour durer environ huit heures et couvrir une vingtaine de kilomètres, mais le Pegasus de Lunar Outpost revendique une autonomie totale de 900 km sur un an d’opérations. Le rover d’Apollo 17 n’avait jamais dépassé 7,6 km de distance du module lunaire, par sécurité, au cas où il aurait fallu rentrer à pied.

Les deux engins seront déposés sur le sol lunaire par les atterrisseurs Mark 1 Endurance de Blue Origin, dans le cadre du programme commercial de transport CLPS.
Ce qui se cache vraiment dans le CLV-1
Le rover lui-même est conçu par une jeune société américaine basée à Hawthorne, en Californie : Astrolab, fondée en 2020 par Jaret Matthews, un ancien du Jet Propulsion Laboratory de la NASA et de SpaceX. C’est elle qui a décroché le contrat avec l’agence spatiale, et c’est elle qui livrera l’engin. Le CLV-1 est dérivé de son rover FLEX, conçu d’emblée pour transporter à la fois des astronautes et du fret.
L’arrivée des Monégasques dans cette histoire se fait par la grande porte du partenariat stratégique. En 2022, le groupe Venturi de Gildo Pastor signe avec Astrolab un accord qui en fait son fournisseur exclusif sur trois sous-systèmes critiques. La société américaine accole d’ailleurs le nom à sa raison sociale et devient officiellement Venturi Astrolab Inc., ce qui sème un peu la confusion mais juridiquement, les deux entités restent distinctes : Astrolab est américaine, Venturi est monégasque, et ils travaillent main dans la main sur le même rover.
Côté Venturi Space (la filiale spatiale du groupe), trois sites pour trois métiers. Les roues hyper-déformables, constituées de 192 câbles, sont développées dans les laboratoires suisses dirigés par le Dr Antonio Delfino. Elles doivent absorber la régolithe lunaire, encaisser les pentes raides du pôle Sud et résister à des écarts thermiques vertigineux, de -240 °C dans les cratères en ombre permanente à +130 °C en pleine lumière. Pour y arriver, les ingénieurs ont littéralement inventé de nouveaux matériaux.
Les batteries sont assemblées à Monaco. Chaque cellule est testée individuellement sous vide, soumise à des cycles thermiques simulant une journée lunaire (qui dure quatorze jours terrestres), à des vibrations, des chocs et des radiations. Le défi, c’est de garder du jus quand le rover dort pendant une nuit qui équivaut à deux semaines sans soleil. Aucune batterie de voiture, même haut de gamme, ne tient ce genre de calendrier.
Enfin, les systèmes embarqués et le BMS (Battery Management System) sont conçus en France. C’est le cerveau de la machine : il surveille en permanence l’état de chaque cellule, équilibre les courants, gère les températures et garde l’engin opérationnel quand la mécanique vacille. Sans BMS fiable, la batterie la plus performante du monde finit en panne en une dizaine de cycles.
De Cholet à Monaco, le grand pivot
Avant d’aller sur la Lune, Venturi avait passé quinze ans à essayer de survivre. La marque naquit en 1984 à Cholet, dans le Maine-et-Loire, sous le crayon de Gérard Godfroy (un ancien designer Peugeot) et la direction technique de Claude Poiraud (un ancien d’Alpine). Le prototype dévoilé au Salon de Paris fit sensation, certains visiteurs refusant même de croire qu’il était français. Suivirent quinze années rocambolesques : sept Venturi sur la ligne de départ des 24 Heures du Mans en 1993, une participation éphémère à la Formule 1 avec Larrousse en 1992, plusieurs rachats, une liquidation judiciaire en 1996, un repreneur thaïlandais avalé par la crise asiatique. À peine 600 voitures sortirent des chaînes en quinze ans.
Le sauvetage vint en 2000, quand Gildo Pallanca Pastor, héritier d’une famille d’entrepreneurs monégasques, racheta l’épave, déplaça le siège à Monaco et prit une décision radicale : plus que de l’électrique. En 2004, il sortit la Fétish, présentée comme la première supercar électrique au monde, dans l’indifférence générale (Tesla ne sortirait son Roadster qu’en 2008). Suivirent les Venturi Buckeye Bullet, qui pulvérisèrent en 2016 le record du monde de vitesse pour véhicule électrique à 549 km/h sur le lac salé de Bonneville. Puis l’Antarctica, premier véhicule polaire entièrement électrique, livré en décembre 2021 à la base scientifique belge Princesse Élisabeth.
C’est ce pas de côté qui a tout changé : un véhicule qui fonctionne à -50 °C sur la glace de l’Antarctique partage beaucoup avec un rover qui doit survivre à -240 °C sur la régolithe lunaire. Six ans après ce pivot vers les environnements extrêmes, le contrat NASA via Astrolab est venu couronner le pari.
La compétition mondiale des rovers lunaires
Pendant ce temps, le reste du monde n’attend pas. Le Japon développe avec Toyota et la JAXA un rover lunaire pressurisé baptisé Lunar Cruiser, dans lequel les astronautes pourront enlever leur combinaison et vivre plusieurs jours. Il pourrait voir le jour vers 2031.
La Chine, elle, prépare ses propres engins habités dans le cadre du programme ILRS (International Lunar Research Station), copiloté avec la Russie, avec une mission habitée attendue vers 2030. Sans oublier la Corée du Sud et l’Inde, qui poussent leurs propres concepts robotisés.
| Engin | Pays / acteur | Type | Statut |
|---|---|---|---|
| CLV-1 | Astrolab (USA) + Venturi Space (FR/CH/MC) | Habité, non pressurisé | Livraison visée 2028 |
| Pegasus | Lunar Outpost (USA) + GM, Goodyear, Leidos, MDA Space | Habité, non pressurisé | Livraison visée 2028 |
| Lunar Cruiser | Toyota / JAXA (Japon) | Habité, pressurisé | Cible ~2031 |
| Rover habité ILRS | Chine / Russie | Habité | Mission cible vers 2030 |
Dans cette compétition, les Européens institutionnels (ESA, CNES) sont pour l’instant absents de la course aux véhicules habités. C’est par la porte commerciale, en se glissant dans la chaîne de sous-traitance américaine, qu’une partie de l’industrie européenne se retrouve quand même sur le sol lunaire.
L’Europe sur la Lune, mais par la petite porte
Venturi Space prépare en parallèle son propre rover européen, baptisé MONA LUNA, qui doit voler vers 2030 et qui utilisera les mêmes briques technologiques que le CLV-1.
Le pari est simple : faire ses preuves sur le contrat américain, prouver que les roues, les batteries et les BMS fonctionnent dans le vrai environnement lunaire, puis vendre la solution complète à l’Europe quand l’ESA sera prête à passer commande.
Le risque, c’est que d’ici 2030, les Américains soient si confortablement installés au pôle Sud qu’ils n’aient plus besoin de fournisseurs européens, et que l’ESA arrive sur un marché déjà partagé entre Houston et Pékin mais pour l’instant, en mai 2026, l’ancien petit constructeur de Cholet a réussi le plus dur : se faire une place dans la voiture qui roulera là-haut.
La suite dépendra de ce que feront les Européens des cartes que Venturi Space leur met dans la main.
Et Michelin dans tout ça ?
L’aventure française aurait pu avoir une seconde épaisseur. Dans la sélection initiale d’avril 2024, la NASA avait retenu trois consortiums pour mener des études de faisabilité parallèles : Astrolab donc, Lunar Outpost, et un troisième mené par l’Américain Intuitive Machines, qui réunissait du beau monde de l’aérospatiale (Boeing, Northrop Grumman, AVL)… et Michelin. Le manufacturier clermontois apportait au Moon RACER, le nom du rover du consortium, ses pneus lunaires sans air MiLAW (Michelin Lunar Airless Wheel), fruit de plus de vingt ans de recherche sur les structures sans pression, les polymères de haute technologie et l’impression 3D. Une roue conçue pour résister à des températures allant de +100 °C en plein soleil à -240 °C dans les cratères en ombre permanente, testée grandeur nature sur les flancs des volcans d’Auvergne, dont le régolithe ressemble par certains aspects à celui du pôle Sud lunaire. En mars 2026, la MiLAW avait même décroché le prix « Concept of the Year » au Tire Technology Expo de Hanovre, plus grand rendez-vous mondial du pneumatique. Le pavé de Clermont-Ferrand s’apprêtait à fouler la Lune.
Sauf que le 26 mai 2026, la NASA a tranché pour deux fournisseurs au lieu de trois, et le Moon RACER d’Intuitive Machines est passé à la trappe. Les pneus Michelin avec lui. La France a donc perdu un sous-traitant majeur sur le rover habité… et en a gagné un autre, par la fenêtre monégasque.
Au final, ce sont quand même les batteries de Monaco et les BMS français qui rouleront sur la Lune en 2028, juste pas sur les pneus de Clermont-Ferrand. Michelin garde tout de même son savoir-faire breveté et son trophée, et peut désormais le décliner sur d’autres marchés terrestres : engins industriels, matériels agricoles, véhicules d’intervention, équipements miniers.
La Lune sert aussi à ça, valider sur le terrain le plus extrême ce qui finira par rouler sur Terre.
Sources :
- Venturi Space, La NASA choisit Astrolab pour accompagner le retour des astronautes sur la Lune (26 mai 2026)
https://venturi.space/article/la-nasa-choisit-astrolab-pour-accompagner-le-retour-des-astronautes-sur-la-lune /
Communiqué officiel de Venturi Space annonçant sa contribution au CLV-1, avec le détail des trois sous-systèmes fournis (roues, batteries, BMS) et leurs caractéristiques de résistance aux conditions du pôle Sud lunaire. - NASA, NASA Provides Update on Moon Base Rovers, Landers, Missions (26 mai 2026) https://www.nasa.gov/news-release/nasa-provides-update-on-moon-base-rovers-landers-missions /
Communiqué officiel de la NASA détaillant la sélection d’Astrolab (219 M), les caractéristiques techniques des deux rovers retenus et leur calendrier de livraison en 2028. - Wikipédia, Venturi (entreprise) (consulté en mai 2026) https://fr.wikipedia.org/wiki/Venturi_(entreprise)
Historique complet de la marque depuis sa fondation à Cholet en 1984, ses différents propriétaires successifs, son virage vers l’électrique sous Gildo Pallanca Pastor en 2000 et son entrée dans le spatial.




