La pépite franco-italienne entre par la grande porte du Nasdaq.
C’est l’une des plus grosses annonces de l’année dans le nucléaire français. Le 27 mai 2026, la jeune entreprise franco-italienne newcleo, qui développe une nouvelle génération de petits réacteurs nucléaires, a annoncé qu’elle allait entrer en bourse à New York. Les investisseurs valorisent l’entreprise à 2,4 milliards de dollars, soit environ 2,2 milliards d’euros.
Tout ça sans qu’elle ait jamais produit le moindre kilowatt d’électricité !
On vous explique dans cet article en quoi c’est une nouvelle importante pour le secteur de l’énergie et en quoi c’est un (très) mauvais indicateur que l’entreprise n’ait pas été introduite dans une bourse européenne.
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newcleo est valorisée 2,4 milliards de dollars au NASDAQ et devrait lever jusqu’à 429 millions de dollars
Pour ceux qui n’ont pas suivi le feuilleton (dont on vous abreuve régulièrement sur Media24.fr), newcleo c’est l’une des stars montantes des SMR ou « petits réacteurs modulaires » censés relancer le nucléaire civil partout dans le monde.
Sa particularité : la technologie particulière employée pour ses réacteurs qui seront à neutrons rapides refroidis au plomb (Lead-cooled fast reactor ou LFR en anglais).

Concrètement, les réacteurs LFR comme celui de newcleo sont conçus pour fonctionner avec du combustible MOX, un mélange d’oxydes d’uranium et de plutonium issus du retraitement des combustibles déjà utilisés dans les centrales classiques. À cela s’ajoute l’uranium appauvri stocké en quantités énormes par la France (environ 320 000 tonnes accumulées en 60 ans d’exploitation civile). Là où une centrale REP classique ne tire qu’environ 5 % de l’énergie contenue dans son combustible avant de le considérer comme déchet, un réacteur à neutrons rapides comme le LFR peut, en théorie, en exploiter jusqu’à 60 à 100 fois plus. D’où l’expression de “cycle fermé” : ce qui était déchet redevient carburant.
newcleo prétend savoir comment l’utiliser, d’où l’enthousiasme des investisseurs.
Voici les coulisses de l’opération.
Une opération financière en deux temps
Il faut comprendre que newcleo n’est pas entrée en bourse de la façon classique, celle où une entreprise va chercher des investisseurs et organise une grande cérémonie d’introduction. Elle a choisi un raccourci. Elle a fusionné avec une coquille déjà cotée au Nasdaq, baptisée NewHold Investment Corp III. Pensez-y comme à une voiture déjà immatriculée et garée à l’entrée du marché américain. newcleo prend le volant et démarre. En quelques semaines, elle se retrouve cotée, sans passer par le long et coûteux parcours d’une introduction traditionnelle. C’est une méthode qu’on appelle SPAC dans le jargon, très utilisée par les entreprises tech américaines pressées d’accéder au capital.
Au passage, newcleo récupère jusqu’à 429 millions de dollars d’argent frais (environ 397 millions d’euros). 220 millions seront apportés par de grands investisseurs institutionnels qui ont signé en amont pour soutenir l’opération, et jusqu’à 209 millions ont déjà été mis de côté dans le coffre-fort de NewHold. Détail qui ne trompe pas : la part réservée aux gros investisseurs a été sursouscrite, c’est-à-dire qu’il y avait plus de candidats que de places disponibles. Pour le nucléaire avancé, c’est un signal fort. Les fonds spécialisés croient à l’aventure newcleo.
En faisant les comptes, newcleo aura levé environ 1,2 milliard de dollars depuis sa création en 2021, dont 780 millions auprès d’investisseurs privés jusqu’ici. Les actionnaires actuels garderont le contrôle en conservant 100 % de leurs parts dans la nouvelle société cotée. Personne ne profite de l’opération pour empocher discrètement et filer. Tout le monde reste à bord, ce qui veut dire que tout le monde croit dur comme fer à la suite.
Un fondateur qui sait déjà cocher des cases
Derrière newcleo, on retrouve Stefano Buono, physicien italien passé par le CERN aux côtés du prix Nobel Carlo Rubbia, et accessoirement homme d’affaires de très haut vol. Avant le nucléaire civil, il avait fondé Advanced Accelerator Applications, une société de médecine nucléaire qu’il a introduite au Nasdaq en 2015 avant de la revendre à Novartis en 2018 pour 3,9 milliards de dollars.
À ses côtés, deux cofondateurs au profil tout aussi solide : Luciano Cinotti, l’un des plus prolifiques détenteurs de brevets mondiaux sur les réacteurs au plomb et ancien président du LFR Steering Committee du Generation-IV International Forum, et Elisabeth Rizzotti, également ancienne du CERN, passée par le conseil en management et la banque.
De Londres à New York en quatre ans
L’itinéraire de la société est presque romanesque.
| Année | Étape |
|---|---|
| Septembre 2021 | Fondation à Londres par Stefano Buono, Luciano Cinotti et Elisabeth Rizzotti |
| 2022 | Lancement du programme R&D avec l’ENEA à Brasimone (Italie) |
| 2024 | 1 100 employés, 535 M€ levés en cumul |
| Septembre 2024 | Relocalisation du siège à Paris |
| Juillet 2025 | Sortie du Royaume-Uni, identification du site MOX à Nogent-sur-Seine |
| Octobre 2025 | Partenariat stratégique avec Oklo aux États-Unis (jusqu’à 2 Md$) |
| Décembre 2025 | Avis positif de l’ASNR sur le dossier de sûreté de l’usine MOX |
| Février 2026 | 645 M€ levés en cumul, coentreprise JAVYS en Slovaquie |
| Mars 2026 | 36 M€ via le programme européen ALFRED ; pre-application NRC aux États-Unis |
| Avril 2026 | Mise en service d’OTHELLO, boucle expérimentale au plomb liquide |
| 26 mai 2026 | Sélection d’Oklo + newcleo par le DOE américain pour le Surplus Plutonium Utilization Program |
| 27 mai 2026 | Annonce de la cotation Nasdaq via SPAC, valorisation 2,4 Md$ |
Londres, Paris, et désormais New York. La trajectoire géographique de newcleo raconte à elle seule l’évolution récente du marché du nucléaire avancé : d’abord les espoirs britanniques, puis le repli en France après le refus de Londres d’ouvrir l’accès au plutonium de Sellafield, et enfin la conquête de l’Amérique pour décrocher capital et clients industriels.
Un portefeuille de projets qui s’étale sur trois continents
L’entreprise compte aujourd’hui plus de 900 employés répartis dans 16 bureaux et 7 pays. Et elle multiplie les implantations stratégiques.
| Pays / Site | Nature du projet | Statut en mai 2026 |
|---|---|---|
| France — Paris | Siège mondial du groupe | Opérationnel depuis 2024 |
| France — Chinon (Indre-et-Loire) | Démonstrateur LFR-AS-30 (480 MWth / 30 MWe) | Acquisition de terrains en cours, mise en service visée 2031 |
| France — Nogent-sur-Seine (Aube) | Usine MOX (combustible recyclé), 33 hectares | Avis positif ASNR, débat public lancé en avril 2026 |
| France — Chusclan (Gard) | Centre R&D FASTER (formation et procédés combustible) | En développement |
| Italie — Brasimone (ENEA) | Centre R&D, boucle OTHELLO + démonstrateur PRECURSOR | OTHELLO en service depuis avril 2026 ; PRECURSOR pour fin 2026 |
| Slovaquie — Bohunice | Jusqu’à 4 réacteurs LFR-AS-200 (200 MWe chacun) | Coentreprise signée avec JAVYS (entreprise publique) |
| Roumanie — projet ALFRED | Contrats européens pour installations expérimentales | 36 M€ décrochés en mars 2026 par la filiale S.R.S. |
| États-Unis (partenariat Oklo) | Usine de combustible avancée + utilisation du surplus plutonium DOE | Pre-application NRC en cours, sélection DOE le 26 mai 2026 |
Au total, newcleo annonce un pipeline commercial de 9,2 gigawatts d’opportunités en discussions avancées. C’est l’équivalent de cinq à six EPR2 français, rien que ça.
Pour une entreprise qui n’a pas encore un seul réacteur en exploitation, le pari est immense, mais le carnet de commandes potentiel a de quoi rassurer les nouveaux actionnaires.

En parallèle, l’entreprise avance sur son réacteur modulaire à Chinon, avec un objectif de mise en service en 2031, sous l’égide de la CNDP.
Pourquoi le Nasdaq plutôt qu’Euronext ?
C’est sans doute la question qui pique le plus côté français. Pourquoi diable une entreprise dont le siège mondial est à Paris, dont les principaux sites industriels sont en France, et dont le savoir-faire de base remonte au CEA français choisit-elle de se faire coter à New York plutôt qu’à Paris ?
La réponse tient en plusieurs morceaux, et aucun n’est très glorieux pour les places européennes.
D’abord, l’argent. Le marché américain offre tout simplement des valorisations bien supérieures pour les entreprises technologiques de rupture. Une entreprise nucléaire avancée comme newcleo peut espérer y trouver des valorisations deux à trois fois plus élevées qu’à Paris ou Amsterdam. Ensuite, les SPAC sont infiniment plus matures aux États-Unis. Euronext n’a vu débarquer ses premières SPAC qu’en 2021 (Mediawan, Transition, Eureking, Deezer…) et le marché s’est ratatiné aussi vite qu’il était apparu. Outre-Atlantique, c’est une voie d’accès au public éprouvée, fluide, avec un écosystème d’investisseurs spécialisés qui comprennent les paris de long terme du nucléaire avancé.
Il faut aussi compter avec la profondeur du capital américain. Aux États-Unis, des fonds entiers se sont créés ces dernières années pour parier sur les SMR et la fusion : ils ont déjà financé Oklo (cotée depuis 2024 sous le ticker OKLO), NuScale, X-energy, TerraPower. Quand newcleo cherche du capital patient capable d’attendre 2031 ou 2032 avant la mise en service, ces fonds existent à New York… beaucoup moins en Europe.
Enfin, il y a la dimension stratégique. Une cotation Nasdaq, c’est aussi une carte de visite pour décrocher des contrats américains. Avec le partenariat Oklo, l’engagement NRC, et la sélection DOE sur le surplus plutonium, newcleo est en train de bâtir une présence industrielle sérieuse outre-Atlantique. Avoir un ticker américain renforce la crédibilité auprès des donneurs d’ordre locaux. La doctrine Energy Dominance de Donald Trump ouvre tellement de portes pour le nucléaire qu’il aurait été dommage de ne pas en profiter.
Reste une réalité que les financiers parisiens admettent depuis longtemps en privé : Euronext n’attire plus les pépites tech. Aerkomm a quitté Paris en 2023 pour ne garder que sa cotation Nasdaq. La biotech française Cellectis a fait de même. À chaque fois, les raisons sont les mêmes : volumes échangés faibles à Paris, frais administratifs élevés, manque de visibilité auprès des investisseurs spécialisés. newcleo n’aura sans doute pas regardé deux fois avant de choisir.
C’est peut-être là le vrai sujet de fond. La France a tout ce qu’il faut pour produire des champions du nucléaire avancé : un CEA réputé mondialement, des décennies d’expérience sur les réacteurs rapides, des stocks de plutonium gigantesques, un écosystème industriel solide… mais quand vient le moment de monétiser tout cela à grande échelle, les fondateurs prennent l’avion. Pas par mépris pour Paris, simplement parce que le marché est ailleurs.
Tant que l’Europe n’aura pas reconstruit une vraie place boursière capable d’absorber les introductions tech à plusieurs milliards d’euros, les Stefano Buono continueront à faire sonner la cloche à New York… et nos pépites continueront à porter pavillon américain, même quand leurs réacteurs tourneront en Indre-et-Loire !
Sources :
- newcleo, newcleo, A Developer of Advanced Nuclear Reactors and Nuclear Fuel, to Become Public Company Through Business Combination with NewHold Investment Corp III (27 mai 2026)
https://www.newcleo.com/newcleo-to-become-public-company-through-business-combination-with-newhold-investment-corp-iii
Communiqué officiel détaillant l’opération de fusion avec NewHold Investment Corp III, la valorisation, le PIPE et le portefeuille de projets. - Nuclear Regulatory Commission (NRC), Pre-application Meeting with newcleo Americas LLC (newcleo) regarding its plans for a Lead-Cooled Fast Reactor (24 mars 2026)
https://www.nrc.gov/public-involve/public-meetings/pmns/20260236
Documentation officielle du démarrage du processus de pre-application engagement aux États-Unis. - Generation IV International Forum, Lead-cooled Fast Reactor (LFR) System https://www.gen-4.org/gif/jcms/c_42150/lead-cooled-fast-reactor-lfr
Référentiel international sur la technologie des réacteurs à neutrons rapides refroidis au plomb, présidé historiquement par Luciano Cinotti.




